Daniel Boulanger

écrivain français

Daniel Boulanger (né le 24 janvier 1922 à Compiègne et mort le 27 octobre 2014 Senlis) est un écrivain français, également auteur de théâtre, scénariste et surtout nouvelliste.

Table d'hôtes, 1982

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Le père, pour moi, à différentes époques et quand je rencontrais ceux des autres, avait quand même cette présence des nuages avant la pluie, la lourdeur qui vous enveloppe et précède l’orage, le lointain gris d’où partent les rayons raides des gloires au-dessus des maîtres-autels, mais la pluie n’était que l’apaisant oubli et la représentation d’une présence divine que l’humide caresse des voûtes de l’église ou ma mère ne m’amena bientôt plus, abandonnée, fermée sur elle-même et gardant la rumeur élémentaire que l’on écoute dans les beaux coquillages de la couleur des chairs entrouvertes.
  • « Le couvre-feu », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 49


J’ai dix-neuf ans et je n’ai pas encore compris ma mère, ses caresses, sa sucrerie, ses mamours, puis ses refus, ses silences suivis de larmes, et de nouveau l'œil en coulisse et ses appels à la raison.
  • « Au seuil de la Pampa », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 61


...Je sais. Votre mère. Vous me l’avez déjà dit.
— Elle m’a toujours refusé son entrée. La mère ne serait-ce donc qu’une sortie ? Une porte doit se pousser dans les deux sens il me semble.

  • « Au seuil de la Pampa », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 64


Elle ressemblait à sa mère et au-delà à sa grand-mère dont le portrait jetait sur la chambre un regard d’empoisonneuse saisie par la religion.
  • « Les bandes spécialisées », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 93


Un parfum usé de cotonnade et de savon couvrait le lit, la table, le tapis dont les images laissaient des ombres de poissons dans le filet, les deux fauteuils au tête-à-tête muet et obstiné dans lesquels on ne s’asseyait jamais et qui ressemblent à tant de couples fatigués et lâches.
  • « Les bandes spécialisées », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 93-94


Vous ne savez pas ce que c’est que l’ennui, docteur. Imaginez que vous soyez cette boîte à thé. Elle a six faces.
— Oui, dit Aubineau en regardant le cube de bois blanc marqué au fer en lettres cyrilliques, que prenait la fille du prince de Novgorod.
— Eh bien, j’ôte le couvercle, je la retourne...
— Mais vous faites tomber le thé !
— Nous le ramasserons, dit-elle. Voici donc une boîte vide et sans couvercle. Il lui reste quatre faces et un fond. Ôtez-les un à un.
— Mais il n’y aura plus rien ! dit le docteur.
— Juste le souvenir, reprit-elle, de ce qui était et l’idée de ce qui pourrait redevenir une boîte, mais la boîte n’a aucun désir et je n’ai aucun goût pour elle. Voilà mon existence, voilà l’ennui. J’ajoute que ce qui est écrit sur cette boîte n’est pas le mot thé, mais le mot pâte de fruit. Autrement dit, elle ne sert pas à ses fins premières.
— Un ennui double alors, dit le docteur, un ennui de luxe. Ce qui n’est déjà plus l’ennui pur.

  • « Le prince ouvrier », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 118-119


Macha est ma meilleure amie, mais elle n’est pas à mon service. L’ennui est pareil à la lampe que la police vous dirige dans l’œil et qui suit chacun de vos mouvements. Il arrive qu’une amie passe entre elle et nous. Cela soulage, mais un si court instant ! L’amie est toujours de hasard, avez-vous remarqué ?
  • « Le prince ouvrier », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 121


Jules Serigny depuis longtemps n’a plus d’âge. On dirait un de ces petits meubles de coin que de temps en temps on lui apporte, bancal, retrouvé dans un grenier, mais il ne peut plus se cheviller, se redresser d’aplomb. Son âme grince.
  • « Le Calvaire », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 135


J’ai vu des ruines sans nombre, des églises dont il ne restait que des piliers, des maisons avec un seul mur où rêvaient encore des papiers peints, différents d’un étage à l’autre et qui gardaient l’âme des locataires, stricte à rayures bleues, baroque à guirlandes, charmante et douloureuse, d’un rose passé où se marquait en sombre l’emplacement d’un portrait, mais jamais un amoncellement de pierres calcinées et broyées, de gouttières ou de poutres ne me serra le cœur comme l’ont fait ces caves qui semblaient vomir les éboulis qui s’y étaient glissés et que la lumière pénètre en y mourant, s’enfonçant au ventre de sa propre lame.
  • « Le sommelier de Charmerie », dans Table d’hôtes, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1982, p. 241


Mes coquins, 1990

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Paris avait le teint d'une empoisonnée, et Charles qui l'aimait toujours lui en voulait, lui rappelait son collier d'émeraudes, ses fines soies grises et qu'elle ne pouvait oublier qu'aucune autre ville n'avait eu plus d'amants, et de si fidèles.
  • Mes coquins, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1990, p. 69


Si j'écrivais un roman policier, moi, on n'arrêterait pas le coupable, car dans la vie on n'arrête jamais le vrai coupable, il faudrait nous arrêter tous !
  • Mes coquins, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1990, p. 76-77


La délation est le premier devoir d'un républicain. Les bons auteurs vous le diront. C'est aussi le premier article de la tyrannie.
  • Mes coquins, Daniel Boulanger, éd. Gallimard, 1990, p. 125


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