Fabrice Hadjadj

écrivain et philosophe français

Fabrice Hadjadj, né en 1971 à Nanterre (France), est un écrivain et philosophe français.

Fabrice Hadjadj

Qu'est-ce qu'une famille ?

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Qu'est ce donc qu'une famille ? On peut l'envisager à partir de ce que nous avons dit : la famille est le socle charnel de l'ouverture à la transcendance. La différence sexuelle, la différence générationnelle, et la différence de ces deux différences, nous y apprennent à nous tourner vers l'autre en tant qu'autre. C'est le lieu du don et de la réception incalculable d'une vie qui se déploie avec nous mais aussi malgré nous, et qui nous jette toujours plus avant dans le mystère d'exister.


La volonté de puissance est toujours contrariée par la proximité familiale. Et c'est pourquoi le totalitarisme aussi bien que le libéralisme, l'emprise technologique aussi bien que le fondamentalisme religieux, commencent toujours par mettre la famille sous tutelle, avant d'essayer de la détruire.


Quand la tablette nous propulse dans le sans-distance, la table nous invite à la proximité. Le premier appareil fait apparaître des êtres sans nombre (parce que numérisés), ductiles, chatoyants, mais fantomatiques et fantasmatiques ; le second manifeste des convives, moins spectaculaires sans doute, agaçants parfois, mais bien présents, avec cet oncle Henri, cette cousine Berthe, ce voisin Ali, qu'on ne voudrait pas avoir pour amis sur Facebook, parce leur réalité dépasse nos fictions. Il ne faudrait pas en conclure à la nécessité de briser toutes les tablettes. Il s'agit seulement de reconnaître que la table familiale, de préférence ancienne, en bois massif, est techniquement très supérieure à la tablette électronique, et qu'il y a plus d'avenir en celle-là que dans les grands gadgets du futur.


La « crise » est plus radicale que nous voulons bien l'admettre (au point que le mot « crise » peut sembler un euphémisme trompeur). Elle nous engage à « prendre le risque d'une réflexion extrême ». Désormais, nous ne manquons pas de morale, mais de mœurs. Nous ne sommes pas en déficit d'idées, mais de présence. Il ne s'agit plus de devenir meilleur, mais de rester simplement humain.


Les corps du purgatoire

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Mais le plus dur est de penser que le corps de la personne que vous avez aimée, que vous aimez toujours, votre père, votre femme, votre enfant, sera tripoté en dernier lieu par des inconnus patentés, oh ! bien sûr, avec tout le savoir-faire acquis à l’École Nationale des Métiers du Funéraire, et qui méritent bien leur salaire pour vous avoir laissé les mains propres.
  • « Les corps du purgatoire », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 10 novembre 2015 (lire en ligne)


Telle est l’avancée de notre civilisation : une marchandisation du rituel le plus élémentaire — qui n'est dès lors plus un rituel, mais une transaction commerciale — de sorte que nous régressons en-deçà de la piété que possédait même l'homme préhistorique. Nous ne savons plus faire la toilette de nos morts. Nous ne leur rendons plus l'hommage de la dernière tendresse. Aujourd’hui les saintes femmes ne se rendraient pas au tombeau avec les aromates. Elles devraient payer des spécialistes autorisés par l’administration romaine.
  • « Les corps du purgatoire », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 10 novembre 2015 (lire en ligne)


Le futur est plutôt au recyclage scientifique par les meilleurs experts : faire des pièces détachées, de l’engrais, de l’énergie renouvelable... L’entreprise américaine B&L Cremation Systems propose ainsi de récupérer la chaleur des incinérations : un seul cadavre humain permettrait à 1500 foyers de voir un épisode de leur série préférée.
  • « Les corps du purgatoire », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 10 novembre 2015 (lire en ligne)


La société de la dissociation

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J'ai connu moi-même cette situation lorsque je résidais à New York : je prenais l’ascenseur pour monter jusqu'à mon appartement au 27e étage, puis le reprenais pour filer au 2e sous-sol où brillaient des vélos pédalant dans le vide, des tapis changeant la course en piétinement, des rames de galérien sans aucun plaisir nautique, enfin, surtout, notre appareil, le Stairmaster – Scala Santa de la religion nouvelle, d'un progrès qui est l’apothéose du sur-place, d’une société qui se développe à travers la dissociation.

  • « La société de la dissociation », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 3 novembre 2015 (lire en ligne)


Mais la table, non moins que le lit, connaît cette division : chacun mange à part son fast-food adapté à son régime, et converse avec des amis qui ne sont plus des convives. D’ailleurs, cette conversation, appelée chat, est elle-même dissociée : ses paroles sont entièrement séparées des postillons et même de toute présence charnelle. Parole qu’il convient de dissocier à son tour : d’une part, la communication rapide, efficace, s’exprimant par smiley et par LOL pré-enregistrés, d’autre part, éventuellement, la pensée, à laisser de préférence à des spécialistes réactionnaires.

  • « La société de la dissociation », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 3 novembre 2015 (lire en ligne)


D'où vient cette pente générale à la dissociation ? De la division taylorienne, qui sépare la conception et l’exécution puis sépare l'exécution elle-même en une série de tâches censées améliorer la productivité en dégradant le travail ? De la vision scientifique moderne, qui désintègre l’organisme en une multiplicité de fonctions analysables, ou décompose la forme concrète en une multitude d’éléments (gènes, neurones, atomes…) recombinables à son gré ? De l'économie marchande, qui a intérêt à ce qu’on ne vive pas du produit de ses mains et ne se satisfasse pas d’une veillée autour d’un feu, sans quoi elle ne pourrait nous vendre plat équitable et multimédia ? De tout cela, sans doute. Et d'autre chose encore, qu’on pourrait nommer la perte de la finalité.

  • « La société de la dissociation », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 3 novembre 2015 (lire en ligne)


Quand on ignore l’image divine que constitue notre vie en cette chair sexuée et mortelle, il est normal qu’on se disloque, s’éparpille, s’augmente mécaniquement, jusqu’à mettre tout ce qui nous entoure en miettes.

  • « La société de la dissociation », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 3 novembre 2015 (lire en ligne)


Perfectionnement du pulsionnel

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Tant que les machines fonctionnent et semblent nous obéir au doigt et à l'œil, nous ne voyons pas la dépendance et l'impulsivité dans lesquelles elles nous entretiennent. Mais qu'elles tombent en panne, et la violence qu'elles avaient à la fois nourrie et contenue se déclare brutalement – d'autant plus brutalement que cette violence était dissimulée sous une cordialité mécanique.

  • « Perfectionnement du pulsionnel », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 27 Octobre 2015 (lire en ligne)


C'est là le thème abordé par les romans de J. G. Ballard : un monde cosy, ultra-moderne, qui roule sur les rails d’une sociabilité automatisée, et qui déraille soudain dans une barbarie à terrifier les barbares de jadis (qui du moins avaient des coutumes). Dans High-Rise (qu’on vient d’adapter au cinéma), il suffit d'une panne de courant pour que les braves habitants médecins ou architectes d’un immeuble hyper-sophistiqué versent bientôt dans les guerres tribales, le cannibalisme et l’inceste... Tel est l'horizon de l'innovation : la fabrique et le perfectionnement du pulsionnel.

  • « Perfectionnement du pulsionnel », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 27 Octobre 2015 (lire en ligne)


Sainte Famille II : Contre la marchandisation générale

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Seule la véritable oikonomia résiste réellement à l’économisme, je veux dire à ce monstre qu’est une économie sans oikos, où les biens ne sont plus d’abord les fruits d'une production et d’un échange entre familles, mais des articles qu’on achète à des industries, qu’il s’agisse d'alimentation, d’habillement ou même d’éducation et d’apprentissage — ces industries faisant exploser la famille tous les jours ouvrables, en enrôlant ses membres chacun à part, comme des individus neutres, que l’on prétend honorer en les rétribuant par l’argent sans odeur ni visage.

  • « Sainte Famille II : Contre la marchandisation générale », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 6 janvier 2016 (lire en ligne)


Le nouveau supplice de Tantale

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On peut s’étonner de l’ignorance d’un Ray Kurzweil, qui rêve d’immortaliser sa conscience personnelle grâce à des « supports non-biologiques », comme si ces supports n’étaient pas encore plus matériels que le corps humain, et par là plus fragiles, plus dépendants des aléas du marché mondial. Mais, conformément au mythe, il faut que le transhumaniste livre l’enfant aux dieux du digital pour ne gagner en retour que des images de fruits et de fontaines dont la réalité le fuit.

  • « Le nouveau supplice de Tantale », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 10 mars 2016 (lire en ligne)


Ce n’est pas tout. Le software nous cache le hard, et voici le plus hard, voici, derrière la pseudo-immatérialité technologique, sa matérialité la plus lourde : les minerais nécessaires à la fabrication de ses composants, et donc les mines, judicieusement délocalisées loin du cybersurfer, où des hommes, des femmes et des enfants travaillent dans des conditions auprès desquelles le « Voreux » de Germinal paraît une attraction de Disneyland. Et voici le plus beau : comme par hasard, parmi ces « minerais du sang », il en est un spécialement dédié à l’électronique, aux condensateurs de nos ordinateurs et nos téléphones mobiles, notamment, et qui s’appelle – je vous le donne en mille – le Tantale ! Celui-ci, dérivé du coltan, vient principalement de la région du Kivu, en République Démocratique du Congo, où des groupes armés tuent, pillent, violent depuis des années pour avoir le contrôle de l’extraction. En 2014, guerre et guérillas y avaient déjà fait pas moins de 6 millions de morts. L’industrie électronique peut se targuer d’être aussi efficace que les camps de concentration. Et de nous avoir intégrés à une espèce de grand Sonderkommando mondial. Car les boutons qui déclenchent ses massacres, comme on actionnait autrefois le levier de la chambre à gaz, sont ceux de nos merveilleux petits appareils qui nous ouvrent à l’« immatériel » et à l’« immédiat »…

  • « Le nouveau supplice de Tantale », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, 10 mars 2016 (lire en ligne)


Par-delà la teuf et le taf

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Cela nous rappelle aussi qu'il est impossible de séparer la pensée du travail et celle de la fête, et que l'horizon ludique, dépourvu de peine, du taf contemporain (un labeur sans labeur), a pour envers un jeu qui s'insère dans la machinerie technoéconomique, une teuf qui devient elle-même laborieuse (une fête sans célébration), et qui, loin d'être un dépassement et un couronnement du travail, constitue plutôt son annexe et sa dégradation dernière.

  • « Par-delà la teuf et le taf », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, nº 4, Octobre 2016, p. 5


Le travail et la fête se dégradent ensemble. On ne fête bien que là où l'on a bien travaillé. Mais qu'est-ce que bien travailler ? Comment peut-on faire « du bon boulot », en avoir le désir, en éprouver la fierté ?

  • « Par-delà la teuf et le taf », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, nº 4, Octobre 2016, p. 5


Si la création n'est pas bonne — et que, par conséquent, nous n'en prenions pas soin — pourquoi engendrer encore et faire œuvre, c'est-à-dire entrer dans un travail co-créateur qui mérite transmission ? Pourquoi ne pas se contenter d'un taf aveugle et d'une teuf assourdissante ?

  • « Par-delà la teuf et le taf », Fabrice Hadjadj, Revue Limite, nº 4, Octobre 2016, p. 7