La Nuit de feu

livre de Éric-Emmanuel Schmitt

La Nuit de feu est un roman écrit par l'auteur français Éric-Emmanuel Schmitt en 2015

CitationsModifier

Le long des grêles tamaris, je remarquai qu'en bas, certains bâtiments disposaient de l'électricité. Après la limpide suavité d'une soirée passée autour d'une lampe à huile, le néon verdâtre, producteur d'une lumière sale et de ténèbres laides, loin de marquer un progrès, me parut une verrue… Sa phosphorescence m'importunait. Comment peut-on tant éblouir et éclairer si peu.


Quoique plat, le désert nous élevait jusqu'au cieux. Les étoiles scintillaient, si proches que j'aurais pu les cueillir. À portée de main, pendaient de grosses pommes éclatantes dont le Hoggar composait le verger.
La nuit, le Sahara prend un air de fête. Alors qu'il nous inflige l'ascèse du soleil, il devient riche, profus, généreux, oriental, offrant une débauche de bijoux fournis par le plus fou des joailliers, colliers, broches, tiares de diamants, chaines d'or et bracelets d'étincelles ; des milliers d'étoiles garnissent l'écrin de velours bistre et la lune d'argent souveraine, telle une reine de bal, envoie sa clarté impérieuse alentour.


Abayghur peut pratiquer n'importe quel culte, ce sera toujours assez bien pour lui ! Voila ce qu'ils pensent, nos esprits positifs ! Pourquoi éclairer l'indigène ? À quoi bon le déraciner en lui offrant l'athéisme ? Qui gagnerait-il dans cet environnement hostile ? En réalité, ils jugent normal qu'un Africain prie mais incommodant qu'un Européen le fasse parce qu'ils estiment l'Européen supérieur à l'Africain.


Je me tus, trop conscient de son à-propos. Oui les contemporains font agoniser l'homme. En lui attribuant le mérite de l'intelligence, ils le flattent mais le condamnent à une solitude radicale. L'homme devient l'exception : il pense dans un espace qui ne pense pas, s'émeut dans un décor apathique, piste le juste et l'injuste dans un chaos amoral. Il se fait enfermer à l'extérieur ! Sans évasion possible ! Cette poussière d'étoile que serait l'homme se révèle une erreur douloureuse.


Dire « Je suis », c'est dire « Je ne serai plus ». Vivant n'a qu'un vrai synonyme : mortel. Ma grandeur devient mon indigence, ma force mon imperfection. Et la fierté se mêle à l'effroi.


Qu'ils sont difficiles ! Non à saisir car ils s'imposent, mais à transcrire dans le langage. Les mots, ces pauvres mots, n'offrent pas la porte d'accès à ce que je vis. Ils ont été inventés pour décrire les objets, les pierres, les sentiments, des réalités humaines ou voisines des humains. Comment désigneraient-ils ce qui les dépasse ou ce qui les fonde ? Comment des termes finis exprimeraient-ils l'infini ? Comment les étiquettes du visible estampilleraient-elles l'invisible ? Ils inventorient le monde, ces mots qui ont la truffe au sol, or je pénètre dans l'au-delà du monde…
Éblouissant.
Fulgurant.
Je sens tout.


Lors de la nuit au Sahara, je n'ai rien appris, j'ai cru.
Pour évoquer sa foi, l'homme moderne doit se montrer rigoureux. Si on me demande « Dieu existe-t-il ? », je réponds : « Je ne sais pas » car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique parti tenable avec la seule raison. Cependant, j'ajoute : « Je crois que oui. » La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas. Ce que je sais n'est pas ce que je crois. Et ce que je crois n'est pas ce que je sais.