Robert Musil

ingénieur, écrivain, essayiste et dramaturge autrichien

Robert Musil, né à Klagenfurt, en Carinthie, en 1880 et mort en 1942 à Genève, est un ingénieur, écrivain, essayiste et dramaturge autrichien.

Robert Musil

Journaux (Tagebücher), 1899-1941Modifier

Tome IIModifier

Cahier 19, 1919-1921Modifier

Il vole, mais il ne sait plus marcher, il nage sous l'eau mais ne peut plus respirer dans l'air. Ce qui est chez un homme vraiment grand destin personnel, cheminement entravé par les objections qu'il s'adresse à lui-même, devient chez le révolutionnaire un style. L'homme créateur, devant la question de la vie et de la mort par exemple, juge que les deux plateaux de la balance sont lourdement chargés et qu'il suffit d'un rien pour emporter la décision ; l'ultra, lui, ou bien prend feu pour affirmer que l'on ne doit pas toucher à un cheveu humain, ou en condamne à mort des milliers d'un trait de plume. Son radicalisme singe celui de l'homme créateur ; il est à celui-ci ce qu'est la criaillerie à la résolution muette → un petit roquet à la masse de la planète ←. Flaubert l'a décrit dans Madame Bovary, Hamsun ici ou là.←


La lourde hypothèque morale de la politique radicale, c'est la certitude qu'elle est incapable de bâtir après l'effondrement. On peut s'indigner autant qu'on voudra du côté bourgeois des socialistes du gouvernement et de certains de leurs crimes ; on doit leur laisser une chose : ils ont regardé au fond de l'abîme.


Cahier 21, 1920-1926Modifier

Que la vie humaine ne soit pas le moins du monde sacrée, voilà une conviction qui choque aussi bien Gaetano qu'Annina. Ma génération était anti-morale ou amorale parce que nos pères n'avaient que la morale à la bouche tout en agissant en petits-bourgeois immoraux. Les pères de l'actuelle génération n'avaient à la bouche que l'amoralité (de la guerre) et agissaient en petits-bourgeois moraux (coude à coude). C'est donc la même opposition qu'alors qui rend les enfants d'aujourd'hui moraux ; mais ils voudraient que ce fût sérieux.


Éternité, ô mot tonnant,
Ô glaive qui l'âme vous perce,
O commencement qui ne cesse,
Éternité, ô temps sans temps,
Si profonde est ma tristesse
Que je ne sais où me tourner.

Tout ce que voit l'œil est changement:
Le jour devient le couchant,
L'air même la peur n'ignore,
Toute chose implique la mort.
En nos vies se glisse douleur
En tapinois comme un voleur,
Tout homme doit se séparer
De ce qu'il a le plus aimé.

Un jour dit au jour suivant,
Ma vie est en mouvement
Vers la grande éternité.
Ô éternité, ô beauté,
Que mon cœur à toi s'habitue,
Il n'est pas d'ici, mon salut.


La volupté bornée au pur sexuel est une limitation. Il y aussi une volupté de la victoire, du triomphe, de la cruauté. La volupté sexuelle comporte aussi quelque chose de l'état érotique. Le sexe est un instinct qui pousse non à la volupté, mais à l'accouplement. L'éros n'est pas un instinct, mais un « état complet » ; de plus, non un état de besoin, mais un état d'accomplissement « en soi »... Totalement libre de toute visée ; il ne doit donc pas être confondu avec l'amour et le sentiment, qui comportent une visée. C'est une sorte d'extase, une extase voluptueuse de l'âme. Aucune félicité (spirituelle ou sensuelle) ne peut avoir le caractère d'un assouvissement (d'un désir ou d'un instinct). Tout assouvissement se réduit à l'instant du passage de la non-possession à la possession, auquel succède le vide. L'assouvissement sexuel, dans la mesure où il participe de l'éros, est volupté ; pour le reste, il est satisfaction d'un instinct et d'une volonté.


Les distances qui séparent les corps, si grandes soient-elles, ne sont pas éloignement, lointain en soi ; lequel est vu immédiatement, préconceptuellement, dans la contemplation de l'image. Pourquoi lointain du passé et non de l'avenir ? Dans la réalité, il n'y a pas d'avenir lointain. L'espace et le temps sont liés par une relation polaire. Spatialement, il n'y a qu'une proximité (tangibilité) et qu'un lointain dans toutes les directions, donc temporellement aussi. Le caractère de lointain du point de fuite situé en avant de moi dans le temps n'est pas différent de nature de celui situé derrière moi. Il n'y a donc pas deux lointains temporels. C'est-à-dire que l'avenir est quelque chose qui n'a d'existence que pensée, alors que le passé est du réel advenu. On ne peut plus l'effacer du monde, alors que l'avenir perdrait tout sens si les êtres pensants, tout à coup, disparaissaient. L'avenir n'est pas une propriété du temps réel, mais un simple concept. Qu'un événement à venir, même conforme aux lois naturelles, ne se produise pas, n'est pas impensable ; qu'un événement passé ne soit pas advenu est impossible à penser. L'avenir est peuplé de désirs et d'espérances, le passé plein jusqu'au bord de réalité.


Cahier 25, 1921-1923?Modifier

L'homme de la génération qui précède la notre ne se donnait même plus la peine de haïr l'Église. « Tout au plus s'étonnait-il qu'il y eût encore des gens pour fréquenter effectivement les offices. » Les formes de la religiosité lui apparaissaient comme des marottes.

« L'homme des grandes villes, déraciné, sans patrie et presque sans famille, aborde ou assimile des choses auxquelles il pourrait tout aussi bien en substituer d'autres. Avant et après, ces choses restent dans le meilleur des cas étrangères à la vraie substance de sa vie, pour autant que cette vie en ait encore une. »

Pour l'éthique sociale, le plus urgent est une « foi en l'avenir. » C'est, pour ainsi dire, la conscience de soi de l'espèce ou, tout simplement, sa conscience. L'humanité qui en est privée perd la raison. Selon Honigsheim, l'Église aussi impliquait une fois en l'avenir.


Cahier 26, 1921-1923?Modifier

Ce que Hume écrivait voilà bientôt 200 ans dans sa préface à son Traité de la nature humaine reste étrangement actuel : « Les discussions se multipient comme s'il n'y avait qu'incertitutde. Dans toute cette agitation, ce n'est pas la raison qui remporte le prix, c'est l'éloquence ; et nul ne doit jamais désespérer de trouver des prosélytes à l'hypothèse la plus extravagante, s'il est assez habile pour la peindre sous des couleurs favorables. La victoire n'est pas gagnée par des soldats en armes, qui manient la pique et l'épée, elle l'est par les trompettes, les tambours et les musiciens de l'armée. » Ainsi, de nos jours, pourrait-on faire passer sans scrupules ce que l'on ne sait pas pour vérité objective, et compter, à condition d'avoir la manière, sur plus de succès que les pointilleux. D'autre part, comme l'Allemagne cultive l'idéal d'une philosophie spécialisée, à l'abri de tout contact avec les peines et les joies bienheureusement bavardes de la vie, on ne doit pas trop s'indigner du développement parallèle que connaît une sorte de philosophie journalistique et revuistique, une philosophie du « jour favorable » où voltige, entre les mains de littéraires jongleurs, à peu près tout ce qui peut tomber des volumes d'une bibliothèque internationale de philosophie quand on en coupe les pages.


Car ce même homme se transforme peu après non seulement en héros, mais en bête fauve.

La dépense d'héroïsme provoquée par la guerre - même si l'on fait abstraction de l'héroïsme passif, suspect, de l'homme-machine, pour se borner aux exploits réels de l'héroïsme au sens originel - fut sans précédent. Le déploiement de la bestialité rivalisa avec les pires exemples antérieurs. [...]

Cet homme moyen a donc vécu une expérience mystérieuse et n'a pas pu la prolonger, il a traversé une des phases les plus héroïques de l'histoire universelle et ne s'est pas trouvé le moins du monde changé. Il était, avant, un bourgeois industrieux ; il est devenu, après... mais c'est comme s'il n'avait rien vécu du tout.


Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tardModifier

La guillotine. Il est pensable qu'un instant après la séparation, des fonctions du moi subsistent dans la tête comme dans le corps (subcorticales). Un : « Qu'est-ce qui m'arrive ? » Alors, l'homme est vraiment double.

Conclusion : la conscience du moi est fonction d'une totalité relativement autonome. Elle n'a pas l'importance qu'elle s'arroge. De là transition vers le bourgeonnement et, enfin, vers l'engendrement.

Le moi ne se partage pas, ne s'éteint pas, ne surgit pas ; il est donné avec.
  • Journaux (1955-1976), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. Éditions du Seuil, 1981  (ISBN 978-2-02-005948-0), t. 2, partie Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tard, p. 229-230


En lisant un tract : cette façon effrenée d'invectiver l'adversaire est une forme de saturnales. Chacun, à part soi, vitupère de la sorte et souhaite la mort de son adversaire. C'est aujourd'hui, dans la vie sociale, comme un torrent non endigué. On peut dire en gros : quand les affects ne sont plus censurés, comme dans le rêve, ils suscitent des images radicales. L'homme qui vous a irrité doit mourir, etc. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui en politique. La victoire des partis gouvernementaux exprime (compte non tenu de la propagande électorale) le malaise latent qu'a sucité l'image d'une Allemagne soviétisée. Beaucoup de ceux qui y inclinaient par raison abréagissent maintenant avec soudaineté.
  • Journaux (1955-1976), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. Éditions du Seuil, 1981  (ISBN 978-2-02-005948-0), t. 2, partie Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tard, p. 231-232


Impression inquiétante : tard le soir, une voiture de police avec fanions à croix gammée et schupos chantant descend à toute allure Kurfürstendamm. L'allemand d'aujourd'hui manque terriblement de sens du réel. Le jour des Victimes de guerre, nombreuses autos avec délégations, drapeaux, étudiants en grande tenue. Atmosphère d'ivresse et de triomphe, quand on est au commencement d'un travail. La littérature de magazine n'a pas non plus le sens du réel.
  • Journaux (1955-1976), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. Éditions du Seuil, 1981  (ISBN 978-2-02-005948-0), t. 2, partie Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tard, p. 233


L'insincérité de Stendhal à ses débuts, s'essayant à plusieurs rôles sous divers pseudonymes, se faisant passer, sur une page de titre, pour un ancien officier de cavalerie de Napoléon, etc., est-ce du même ordre que les mensonges, les œuvres fictives, etc., de Borchardt ? Vouloir être quelque chose et feindre divers personnages avant d'être quoi que ce soit. Beyle a utilisé sans scrupules l'œuvre d'autrui en se contentant d'y glisser du sien, avant de devenir, presque sans le vouloir, Stendhael, l'écrivain.
  • Journaux (1955-1976), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. Éditions du Seuil, 1981  (ISBN 978-2-02-005948-0), t. 2, partie Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tard, p. 248


Penser à une jeune fille qui se montre d'abord prude ; tout, chez l'homme qui lui fait la cour, lui semble ridicule. Qu'elle sente naître la sympathie, les mêmes traits deviennent dignes d'intérêt à ses yeux, elle lui trouve sans cesse de nouvelles qualités. Ainsi juge-t-on aujourd'hui odieux ce que l'on admirera demain. Un barbare grotesque qui bouleverse brutalement les relations les plus simples devient un homme qui a raison en tout et que guide un sûr instinct du nécessaire. C'est la preuve qu'avant tout jugement et tout sentiment et les enveloppant, existe une sorte de réglage de base sur le oui ou le non. C'est ainsi que tout se passe également « dans la réalité », bien qu'il soit difficile de démontrer ce qui se passe. Penser aussi aux inversions optiques, l'escalier par exemple. Le tout passe avant les détails. Ainsi l'affect précéderait-il le jugement. L'affect se cherche des raisons. Nous le savions ; ce qui surprend ici, ce sont les proportions. La satisfaction ou l'insatisfaction quant à notre situation serait-elle donc la première de toutes les données psychiques ? Le percée de la volonté-d-être-satisfait !

  • Journaux (1955-1976), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. Éditions du Seuil, 1981  (ISBN 978-2-02-005948-0), t. 2, partie Cahier 30, Environ mars 1929 - novembre 1941 ou plus tard, p. 249-250


L'Homme sans qualités (Der Mann ohne Eigenschaften), 1930-1932Modifier

Tome I, 1930Modifier

I. Une manière d'introductionModifier

Comme chez beaucoup d'hommes qui atteignent à une situation importante, c'était, à mille lieues de tout égoïsme, un amour profond pour ce que l'on pourrait appeler l'utilité publique et supra-personnelle, un respect tout honorable de cela sur quoi l'on fonde son avantage, non point parce qu'on le fonde, mais en même temps qu'on le fonde, en harmonie avec ce fait, c'est-à-dire, somme toute, pour des raisons tout à fait générales. La chose est d'importance : un chien de race, s'il cherche sa place sous la table à manger sans se laisser détourner par les coups de pieds, ce n'est point par bassesse de chien, mais par attachement et fidélité ; et dans la vie, ceux-là même qui calculent froidement n'ont pas la moitié du succès des esprits bien dosés, capables d'éprouver pour les êtres et les relations qui leur sont profitables, des sentiments vraiment profonds.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 3. Même un homme sans qualités peut avoir un père à qualités., p. 39


Comme les enfants sont fanfarons, qu'ils aiment jouer au gendarme et au voleur, et qu'ils sont toujours prêts à tenir pour la plus grande du monde la famille Y., de la rue du grand X., pour peu que le hasard en ait fait leur propre famille, rien n'est plus aisé que de les gagner au patriotisme. En Autriche, les choses étaient un peu moins simples : si les Autrichiens étaient bien sortis vainqueurs de toutes les guerres de leur histoire, la plupart d'entre elles ne les en avaient pas moins obligés à quelque cession. Ce sont des choses qui font penser. Dans sa dissertation sur l'amour du pays, Ulrich écrivit qu'un véritable patriote ne devrait pas se croire en droit de juger son pays meilleur que les autres ; et même, en un éclair qui lui parut particulièrement beau, bien que sa lueur l'eût plutôt ébloui qu'illuminé, il avait ajouté à cette phrase déjà suspecte une autre phrase : à savoir que Dieu lui-même préfère sans doute parler de sa création au potentiel (hic dixerit quispiam : ici, l'on avancera peut-être que...), car Dieu crée le monde en pensant qu'il pourrait tout aussi bien être différent. Ulrich avait été très fier de cette phrase, mais peut-être ne s'était-il pas exprimé assez clairement, car elle provoqua un véritable scandale, et on faillit le chasser de l'école ; mais on ne résolut rien, incapable que l'on était de décider s'il fallait voir dans sa téméraire observation un outrage à la patrie ou un blasphème.


Qu’est-ce donc qui s’est perdu ? Quelque chose d’impondérable. Un présage. Une illusion. Comme quand l’aimant lâche la limaille, et elle retombe en vrac. Comme quand un peloton de laine se défait. Comme quand un cortège se disperse. Comme quand un orchestre commence à jouer faux. Vous n’auriez pu déceler le moindre détail qui n’eût été possible autrefois, mais tous les rapports s’étaient légèrement gauchis. Des idéaux dont la valeur était naguère fort mince avaient pris de l’embonpoint. Des gens qu’on n’aurait pour rien au monde pris au sérieux récoltaient maintenant des lauriers. Les angles s’arrondissaient, ce qui avait été séparé se recollait, des hommes indépendants faisaient des concessions au succès, le goût qu'on s'était formé entrait dans une nouvelle période d'incertitude. Partout les limites précises s'étaient effacées, et une sorte de don de la mésalliance, d'ailleurs difficile à décrire, permettait partout l'ascension de conceptions et d'hommes nouveaux. Ces conceptions, ces hommes nouveaux n'étaient sans doute pas absolument mauvais ; il y avait seulement en eux un peu trop de mauvais dans le bon, un peu trop d'erreur dans la vérité, un peu trop de souplesse dans la définition. Il semblait vraiment qu'il y eût pour ce mélange des proportions privilégiées qui lui permettaient de réussir mieux qu'aucun autre ; une petite addition, juste ce qu'il fallait de succédané, qui seule permettait au génie de paraître génial, au talent d'être qualifié de « prometteur », tout comme une certaine dose de café de figues, ou de chicorée, est seule à pouvoir donner au café, de l'avis de bien des gens, la véritable « caféité » ; et, brusquement, toutes les positions importantes et privilégiées de l'esprit se trouvèrent tenues par ces gens-là, toutes les décisions prises dans leur sens. On ne peut en rejeter la faute sur quoi que ce soit. On ne peut davantage expliquer comment les choses en sont venues là. On ne peut s’élever ni contre des personnes, ni contre des idées, ni contre des phénomènes précis. Ce ne sont ni le talent, ni la bonne volonté, ni même les caractères qui manquent. C’est à la fois tout et rien ; on dirait que le sang, ou l’air, ont changé ; une mystérieuse maladie d’époque a détruit le germe de génie de l’époque précédente, mais tout reluit de nouveauté, de telle sorte que l’on ne sait plus en fin de compte si le monde a réellement empiré, ou si l’on a tout implement vieilli. Alors, un nouvel âge a décidément commencé.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 16 Une mystérieuse maladie d'époque, p. 94-95


Et il pensa, non sans surprise : « Alors, quand nous soutenions telle ou telle affirmation, nous ne souciions pas tellement qu'elles fussent justes, mais bien qu'elles servissent à nous affirmer !» Tant le besoin de luire soi-même, chez les jeunes gens, est plus fort que celui de voir dans la lumière ; et le souvenir de ce sentiment qu'on avait de flotter sur des rayons, Ulrich l'éprouvait comme une perte douloureuse.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 16. Une mystérieuse maladie d'époque., p. 93


Un mathématicien n'a l'air de rien du tout, c'est-à-dire qu'il a l'air si généralement intelligent que cela n'a plus aucun sens précis ! À l'exception des membres de l'Église catholique romaine, plus personne aujourd'hui n'a l'aspect qu'il devrait avoir, parce que nous faisons de notre tête un usage aussi impersonnel que de nos mains ; mais le mathématicien c'est le comble de tout : un mathématicien sait presque aussi peu de choses sur lui même que les gens n'en sauront sur les prairies, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vitaminées auront remplacé pain et viande !
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 1982  (ISBN 2-02-006073-6), t. 1, chap. 17 Influence d'un homme sans qualités sur un homme à qualités, p. 75


Il m'a raconté une fois toute une histoire : que si l'on analyse la nature d'un millier d'individus, on les trouve composés de quelque deux douzaines de qualités, sensations, structures, types d'évolution, et ainsi de suite. Et que si l'on analyse notre corps, on ne trouve que de l'eau et quelques douzaines de petits amas de matière qui flottent dessus. L'eau monte en nous exactement comme dans les arbres ; les créatures animales, comme les nuages, sont formées d'eau. Je trouve cela charmant. Dès lors on ne sait plus très bien ce que l'on doit penser de soi. Ni ce que l'on doit faire.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 1982  (ISBN 2-02-006073-6), t. 1, chap. 17 Influence d'un homme sans qualités sur un homme à qualités, p. 77


II. Toujours la même histoireModifier

Un homme jeune, lorsque son esprit est sensible (se dit Ulrich en pensant probablement à nouveau à son ami d'enfance Walter), ne cesse d'émettre des idées dans toutes les directions. Mais celles-là seules qui éveillent une résonnance dans son entourage lui renvoient leurs rayons et se condensent, alors que tous ses autres messages se perdent et se dispersent dans l'espace. Ulrich admit volontiers qu'un homme qui a de l'esprit possède toutes les sortes d'esprit, de sorte que l'esprit préexisterait aux qualités ; lui-même était un homme pétri de contradictions et il s'imaginait que toutes les qualités que l'humanité a jamais extériorisées reposent, assez près les unes des autres, dans l'esprit de chaque homme, à condition naturellement qu'il en ait un.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 29. Explication et interruption d'un état de conscience normal., p. 170-171


Ulrich se rappelait ce qu’eût été pour lui, dix ou quinze ans auparavant, une telle journée dans ces rues. Toutes choses étaient, une fois de plus, tellement belles ; et pourtant, il y avait très nettement, dans ce bouillonnant désir, le douloureux pressentiment d’une captivité ; le sentiment inquiétant que tout ce que l’on croit atteindre vous atteint ; le térébrant soupçon que les affirmations fausses, distraites, sans importance personnelle, auront toujours dans ce monde un écho plus puissant que les véritables, et les plus singulières. Cette beauté (se disait-on alors), parfait ! mais est-ce vraiment ma beauté ? Et la vérité que l’on m’enseigne, est-ce ma vérité ? Les buts, les voix, la réalité, toutes ces choses séduisantes qui vous attirent et vous guident, que l’on suit et sur quoi l’on se rue… est-ce donc la réalité réelle, ou n’en voit-on qu’un souffle insaisissable au-dessus de la réalité proposée ? Ce qui excite le plus la méfiance, ce sont les divisions et les formes toutes faites de la vie, l’histoire toujours la même, les choses déjà préfigurées par les générations précédentes, le langage tout fait non seulement de nos lèvres, mais de nos sensations et sentiments. Ulrich s’était arrêté devant une église. Grands dieux ! si une matrone géante avait été assise là dans l’ombre, avec un gros ventre retombant en escaliers, le dos appuyé aux murs des maisons et tout là-haut, en mille plis, sur les boutons et les verrues, le coucher du soleil au visage… ne se serait-il pas exclamé tout autant ? Dieu ! que c’était beau ! On ne veut nullement se dérober au fait qu’on a été mis au monde avec le devoir d’admirer cela ; mais, comme on vient de le dire, il ne serait pas impossible non plus de trouver beaux, chez une respectable matrone, les formes amples, doucement retombantes, et le filigrane de ses plis ; il est seulement plus simple de dire qu’elle est vieille. Cette transition du moment où l’on trouve les choses du monde vieilles à celui où on les trouve belles est à peu de chose près celle qui nous conduit des conceptions du jeune homme à la morale plus élevée de l’adulte, laquelle demeure un ridicule B-A-Ba jusqu’au jour où brusquement, on l’a faite sienne.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 34. Un rayon brûlant et des murs refroidis., p. 187


Il se rappelait le mot de Voltaire, que les hommes ne se servent des paroles que pour masquer leurs pensées, et des pensées que pour justifier leurs irrégularités.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 52 Le sous-secrétaire Tuzzi constate une lacune dans l'organisation de son ministère, p. 293


- J'aimerais qu'on en restât là, dit Ulrich calmement. Notre conception du monde qui nous entoure, mais de nous-mêmes aussi bien, change chaque jour. Nous vivons dans une époque de transition. Peut-être se prolongera-t-elle, si nous n'affrontons pas plus courageusement que jusqu'ici nos tâches essentielles. Néanmoins, quand on a été relégué dans l'obscurité, on n'a pas le droit de chanter de peur comme les enfants. C'est chanter de peur, précisément, que feindre de savoir comment on doit se comporter ici-bas : rugis à faire trembler les assises du monde, ce n'est jamais que de la peur. D'ailleurs, j'en suis convaincu, nous galopons ! Nous sommes encore loin des buts, ils ne s'approchent pas, nous ne les voyons même pas, nous nous tromperons encore souvent de route, nous devrons changer de chevaux souvent encore ; mais un jour, après-demain ou dans deux mille ans, l'horizon commencera à couler et se ruera sur nous en mugissant !
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 54. Dans une conversation avec Walter et Clarisse, Ulrich se montre réactionnaire., p. 299


Tout ce dont nous avons besoin dans la vie, c'est de la conviction que nos affaires marchent mieux que celles du voisin. C'est-à-dire tes tableaux, mes mathématiques, pour tel et tel sa femme et ses enfants ; tout ce qui donne à un homme l'assurance que, sans être en aucune manière quelqu'un d'extraordinaire, dans cette manière de n'être d'aucune manière quelqu'un d'extraordinaire il trouverait malaisément son égal.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 54. Dans une conversation avec Walter et Clarisse, Ulrich se montre réactionnaire., p. 300


Les idéaux ont de curieuses qualités, entre autres celle de se transformer brusquement en absurdité lorsqu'on essaie de s'y conformer strictement. Voyez par exemple Tolstoï et Berta Suttner, deux écrivains dont les idées étaient à peu près également en vogue à l'époque : comment l'humanité, dans la non-violence, pensait Diotime, pourrait-elle se procurer ne fût-ce que des poulets ? Et que faire des soldats si, comme ces écrivains le réclament, on ne doit pas tuer ? Ils seront au chômage, les pauvres, et les criminels auront de beaux jours. Mais ces propositions existaient réellement, et l'on disait que l'on avait déjà recueilli des signatures. Diotome n'aurait jamais pu se représenter une vie privée de vérités éternelles, mais elle constatait maintenant à sa grande surprise que chaque vérité éternelle existe en double, en multiples exemplaires. C'est pourquoi l'homme raisonnable (et c'était dans ce cas le sous-secrétaire Tuzzi, qui se vit ainsi, en quelque manière, réhabilité) éprouve pour les vérités éternelles une méfiance profonde ; sans doute ne contesterait-il jamais qu'elles soient indispensables, mais il est convaincu que les êtres qui les prennent à la lettre sont des fous.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 57. Grande exaltation. Diotime fait d'étranges découvertes sur la nature des grandes idées., p. 317


Les tribunaux ressemblent à des caves où dort dans des bouteilles la sagesse de nos arrières-grands-pères ; on ouvre ces bouteilles, et l'on pleurerait presque à découvrir à quel point l'effort de précision de l'homme, lorsqu'il arrive au dernier degré de fermentation avant la perfection, est imbuvable. Il semble pourtant qu'il enivre ceux qui n'y sont pas endurcis. Il est bien connu que l'ange de la Médecine, lorsqu'il a assisté quelques temps au débat des hommes de loi, en oublie souvent sa propre mission. Il referme alors ses ailes avec un cliquetis, et l'on dirait, dans la salle du tribunal, l'ange de réserve de la Jurisprudence.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 60. Excursion dans le royaume logico-moral., p. 336


Si donc quelqu'un s'avisait, poussé mettons par une mentalité végétarienne, de voussoyer une vache (parfaitement conscient du fait que l'on manque plus facilement d'égards à un être que l'on tutoie), on le traiterait aussitôt de sot ou même de fou ; non pas à cause de sa mentalité végétarienne ou zoophile, mais bien parce qu'il l'aurait directement transposée dans le réel. En un mot il existe entre l'esprit et la vie un compromis assez complexe au terme duquel l'esprit touche au plus 0.5 % de ses créances et y gagne le titre de créancier honoraire.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 72. La science sourit dans sa barbe, ou : Première rencontre circonstanciée avec le Mal., p. 414


C'est ainsi que le commerçant, à qui la grandeur est aussi indispensable qu'une boussole, a dû recourir à ce tour de passe passe démocratique qui consiste à remplacer l'efficacité non mesurable de la grandeur par la grandeur mesurable de l'efficacité. N'est grand désormais que ce qui passe pour tel ; cele signifie qu'en fin de compte sera grand ce qu'une publicité bien entendue proclame tel, et il n'est pas donné à tout le monde d'avaler sans difficulté ce noyau des noyaux de notre temps. Arnheim avait dû faire de nombreuses tentatives avant d'y réussir.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 96. Le Grand-écrivain, vu de face., p. 578-579


Le train des jours est un train qui déroule ses rails devant soi à mesure qu'il arrive. Le fleuve du temps est un fleuve qui emporte avec soi ses rives. Celui qui voyage se meut entre des parois fixes, sur un sol fixe ; mais parois et sol, de manière imperceptible, sont étroitement associés aux mouvement des voyageurs.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 98. Sur un État qui périt faute de nom., p. 595


Le principe d'identité est la loi de la pensée et de l'action lucide ; il se manifeste aussi bien dans la conclusion inattaquable d'un raisonnement que dans le cerveau d'un maître chanteur poussant sa victime devant lui pas à pas ; c'est une loi qu'impose la misère de notre vie, à laquelle nous succomberions si les relations n'y pouvaient prendre une forme univoque. La métaphore, au contraire, est le mode d'association des images qui règnent dans le rêve : c'est la souple logique de l'âme, à quoi correspond dans les intuitions de l'art et la religion la parenté de toutes choses. Les penchants et les aversions ordinaires aussi bien, l'assentiment et le refus, l'admiration, la subordination, la domination, l'imitation et leurs contraires, ces diverses relations de l'homme à l'homme et de l'homme à la nature, qui ne sont pas encore et qui ne seront peut-être jamais purement objectives, ne peuvent être saisies autrement que par la métaphore. Ce que l'on appelle l'humanité supérieure n'est sans doute qu'une tentative pour fondre ensemble, après les avoir prudemment séparées, ces deux grandes moitiés de la vie que sont la métaphore et la vérité.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0368-4), t. 1, chap. 116. Les deux arbres de la vie. Ulrich réclame la création d'un Secrétariat général de l'Âme et de la Précision., p. 787


Tome II, 1932, 1937-1938Modifier

III. Vers le règne millénaire ou les criminelsModifier

« Tu as raison qu'importent en fin de compte les événements en tant que tels ! Ce qui compte, c'est le système de représentations à travers lequel on les observe, et le système personnel dans lequel on les insère.

- Comment dis-tu cela ? » demanda Agathe méfiante.

Ulrich s'excusa de parler si abstraitement, mais comme il cherchait une comparaison facilement accessible, sa jalousie fraternelle reparut et influença son choix. « Supposons qu'une femme qui ne nous est pas indifférente ait été violentée, expliqua-t-il. Dans un système héroïque, il faudrait s'attendre qu'elle se venge ou se suicide ; dans un système empirico-cynique, qu'elle fasse tomber cet outrage comme une poule qui s'ébroue. Et aujourd'hui, on verrait sans doute un composé des deux systèmes : cette incertitude intérieure est plus insupportable que tout. »


Quand on lui disait que quelque chose était vrai ou nécessaire, elle se guidait là-dessus et acceptait de bonne grâce tout ce que l'on exigeait d'elle, parce qu'agir ainsi lui semblait correspondre à la loi du moindre effort, et qu'elle eût jugé absurde d'entreprendre quoi que ce fût contre des institutions solides qui n'avaient aucun rapport avec sa vie et appartenaient visiblement à un monde bâti selon la volonté des parents et des maîtres. Mais elle ne croyait pas un mot de ce qu'elle apprenait. Comme en dépit de sa conduite apparemment docile, elle n'était nullement une élève modèle et que, partout où ses désirs contredisaient ses convictions, elle faisait tranquillement ce qu'elle voulait, elle jouissait de l'estime de ses camarades, même de cette sympathie admirative que conquièrent à l'école ceux qui savent se faciliter les choses. Il était même possible que son étrange maladie d'enfant fût un arrangement de cet ordre : à cette exception près, elle avait toujours été en bonne santé et nullement nerveuse. « Ainsi, tout bonnement un caractère paresseux et nul », observa-t-elle avec quelque incertitude. Elle se rappelait combien plus violemment qu'elle ses amies s'étaient révoltées contre la rigide discipline de l'internat, et de quels principes d'indignation elles avaient armé leurs attaques contre l'ordre établi ; néanmoins, dans la mesure où elle avait pu l'observer, c'étaient justement celles qui s'étaient rebellées le plus passionnément qui, plus tard, s'étaient le mieux accomodées de l'ensemble de leur vie ; ces jeunes filles avaient donné des femmes bien mariées qui n'élevaient pas leurs enfants autrement qu'elles ne l'avaient été.
  • L'Homme sans qualités (1932), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 9. Agathe, quand elle ne peut causer avec Ulrich., p. 78


Le monde spectaculaire et théâtral de l'amour ne l'enivrait pas. Ces indications de mise en scène élaborée principalement par les hommes et qui tendaient toutes à obtenir de la dure vie, de loin en loin, une heure de faiblesse (avec les différents sous-genres de la faiblesse : sombrer, mourir, être prise, succomber, perdre la tête et ainsi de suite), ces indications lui semblaient du cabotinage, parce qu'en aucune heure elle ne s'était sentie autrement que faible, dans un monde admirablement organisé par la force des hommes. La philosophie qu'Agathe acquit ainsi était simplement celle de l'être féminin qui refuse de s'en laisser conter et observe involontairement ce que l'être masculin essaie de lui faire accroire. En fait, ce n'était pas une philosophie, mais une déception fièrement dissimulée, et toujours mêlée à l'attente réservée d'une délivrance inconnue, attente qui augmentait peut-être même dans la mesure où la révolte extérieure décroissait.
  • L'Homme sans qualités (1930), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 9. Agathe, quand elle ne peut causer avec Ulrich., p. 80


Cette fois, sa propre nature ne repoussait pas l'autre, mais quelque chose venait à sa rencontre, quelque chose qui avait été enfoui sous l'éboulis d'aversion et de méfiance qui s'accumule dans le cœur d'un homme d'un certain âge.
  • L'Homme sans qualités (1932), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 11. Conversations sacrées. Début., p. 107


Ulrich et Agathe étaient tombés sur un chemin qui évoquait les préoccupations des possédés de Dieu, mas ils le suivaient sans être pieux, sans croire ni à Dieu ni à l'âme, même pas à un Au-delà ou à un Recommencement ; ils étaient tombés sur ce chemin en homme de ce monde, et ils le suivaient en tant que tels : tout l'intérêt de l'aventure état là. Ulrich, encore tout occupé de ses livres et des problèmes qu'ils lui posaient lorsqu'Agathe reprit la parole, n'en avait pas pour autant oublié un seul instant la conversation qui s'était arrêtée à l'hostilité de sa sœur pour la piété des nonnes et à son propre souhait de visions exactes. Il repartit aussitôt : « Il n'est aucun besoin d'être un saint pour faire une expérience analogue ! Simplement assis sur un arbre foudroyé ou sur un banc dans la montagne et contemplant un troupeau de vache au pâturage, on peut n'éprouver rien de moins que si l'on était transporté d'un coup dans une autre vie ! On s'oublie et en même temps on se retrouve : toi-même en as déjà parlé.

- Mais qu'est-ce donc qui se produit ?

- Pour te l'expliquer, il faut d'abord, ô ma sœur, que je te dise ce qu'il se passe d'ordinaire ! » dit Ulrich en essayant de freiner l'élan trop prompt de sa pensée par un ton de plaisanterie. « D'ordinaire, un troupeau n'est à nos yeux que de la viande de bœuf qui paît. Ou un sujet pittoresque sur un bel arrière-plan. Ou bien, on n'y fait presque pas attention. Les troupeaux de vache, sur les sentiers de montagne, font partie des dits sentiers, et l'on ne comprendrait ce que l'on éprouve à leur vue que s'il se trouvait à leur place une horloge régulatrice ou une maison de rapport. Généralement, on réfléchit s'il faut rester assis ou debout ; on se plaint des mouches qui bourdonnent autour du troupeau ; on s'assure qu'il n'y a pas un taureau au milieu ; on se demande où le sentier conduit ; innombrables petites intentions, petits soucis, petits calculs, petites perceptions qui forment comme le papier sur lequel se forme l'image du troupeau. On ne pense pas seulement au papier, seulement au troupeau dessus...

- Et soudain le papier se déchire !

- C'est cela. Ou plutôt : quelque tissu habituel en nous se déchire. Alors, plus rien de comestible ne broute ; plus rien de pictural ; plus rien ne nous barre le chemin. Tu ne peux même plus former les mots paître ou brouter, parce qu'il y faudrait une quantités de notions pratiques, utilitaires, que tu as perdues tout d'un coup. Ce qui reste à la surface pourrait être décrit plutôt comme un ondoiement d'émotions, montant et descendant, ou respirant et flamboyant, comme s'il remplissait tout le champ de la vision sans avoir de contours précis. Il va de soi que l'on trouve encore dans cet ondoiement d'innombrables perceptions isolées, couleurs, cornes, mouvements, odeurs, tout ce qui fait partie du réel ; mais, si on les note encore, on ne les reconnaît plus. Je dirais que ces détails sont débarrassés de l'égoïsme grâce auxquels ils attiraient notre attention, qu'ils sont liés les uns aux autres fraternellement et, au sens propre du mot, intimement. Naturellement, plus questions de surface ; on ne sait comment, toutes choses ont perdu leurs limites et sont passées en toi. » Agathe reprit avec vivacité la description : « Tu n'as plus qu'à remplacer l'égoïsme des détails par l'égoïsme des hommes, s'écria-t-elle, pour trouver ce qu'il est difficile d'exprimer : aime ton prochain ne signifie pas aime le tel que tu es, mais définit une sorte d'état de rêve !

- Tous les principes de la morale, confirma Ulrich, définissent une sorte d'état de rêve qui, pour peu que l'on essaie de l'enfermer dans des règles, s'évapore aussitôt !

- Alors, somme toute, il n'y a plus ni Bien ni Mal, seulement la foi... ou le doute ! » s'écria Agathe, qui semblait comprendre parfaitement maintenant l'état premier, autonome et puissant, de la foi, et non moins parfaitement sa dégradation dans la morale, cette perte dont son frère lui avait parlée quand il disait que la foi ne pouvait être vieille d'une heure.

« Oui, à l'instant où on échappe à la vie inessentielle, toutes choses inaugurent de nouvelles relations mutuelles, ajouta Ulrich. On pourrait presque dire qu'il n'est plus entre elles aucune relation. Car cette relation nouvelle est absolument inconnue, nous n'en avons pas la moindre expérience, et toutes les autres sont abolies ; mais celle-ci est si évidente, en dépit de son obscurité, qu'il est impossible de la nier. Elle est intense, mais insaisissable. Évoquons-la encore autrement : d'ordinaire, quand on regarde quelque chose, le regard est comme un bâtonnet ou un fil tendu à chaque extrémité duquel s'appuient d'un côté l'œil et de l'autre l'objet regardé, et on ne sait quelle grande trame de ce genre appuie chaque seconde ; alors qu'il y a plutôt, dans cette nouvelle relation, quelque chose de douloureusement doux qui tient séparés les rayons du regard.

- On ne possède plus rien au monde, on ne tient plus à rien, on n'est plus tenu par rien, dit Agathe. Tout est pareil à un grand arbre dont aucune feuille ne bouge. Dans cet état, on ne peut rien faire de vil.

- On dit que rien ne peut se produire, dans cet état, qui ne soit en accord avec lui, reprit Ulrich. Un désir d'abandon à cet état est l'unique motif, l'unique forme, l'amoureuse détermination de tout acte et de toute pensée qui se produisent en son sein. Il est quelque chose d'infiniment tranquille et d'infiniment vaste, et tout ce qui se passe en lui accroît sa signification régulièrement, tranquillement grandissante. S'il ne l'accroît pas, c'est le mal, mais le mal ne peut se produire, parce qu'à l'instant même le silence et la clarté se déchirent et l'état merveilleux se dissout. »
  • L'Homme sans qualités (1932), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 12. Conversations sacrées. Suite variée., p. 120-122


Toute chose jusqu'à l'extravagance et au mauvais goût, dès qu'on la prend au sérieux et la traite sur un pied d'égalité, déploie son architecture originale, le parfum envivrant de son amour-propre, sa volonté de jouer et de ravir. Ulrich s'en rendait compte en s'occupant de la toilette de sa sœur.


« Et lui, comme homme, comment le trouvez-vous ? demanda-t-il.

— Affligeant, murmura Diotime. Un agnelet qui aurait engraissé trop vite.

— La beauté de l'homme n’est qu'un signe sexuel secondaire, fit Ulrich. L'excitation d'ordre primaire naît de ses promesses de succès. Dans dix ans, Feuermaul sera une vedette internationale : les relations de la Drangsal y pourvoiront, elle l'épousera. Si la gloire lui est fidèle, ce sera un mariage heureux. »
  • L'Homme sans qualités (1932), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 36. Un grand événement se prépare. Où l'on retrouve des connaissances., p. 415


Mon Dieu ! fit Ulrich en haussant les épaules, probablement l'histoire des Pères et des Fils. Quand le père est pauvre, les fils aiment l'argent ; quand le papa a de l'argent, les fils aiment l'humanité. Votre Altesse n'a-t-elle jamais entendu parler du problème du fils dans le monde actuel ?


IV. Chapitres posthumes, ébauches, études, variantesModifier

« Le Moi ne saisit jamais ses impressions isolément, mais toujours dans un contexte, dans un accord réel ou imaginé, un rapport de ressemblance ou de dissemblance. Ainsi, tout ce qui porte un nom s'étaie mutuellement, forme des perspectives, des enfilades solidaires, traversées de tensions communes, à l'intérieur de vastes ensembles illimités. C'est aussi pourquoi » dit-il brusquement sur un autre ton « si, sous un quelconque prétexte, ces rapports se défont et qu'aucune des classifications internes ne peut s'appliquer, on se retrouve brusquement devant la création indescriptible, inhumaine, la création informe et condamnée. »
  • L'Homme sans qualités (1937-1938), Robert Musil (trad. Philippe Jaccottet), éd. du Seuil, coll. « Points », 2004  (ISBN 978-2-7578-0369-1), t. 2, chap. 46. Rayons de lune en plein jour., p. 517


 
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