Robert Pogue Harrison

professeur de lettres et écrivain philosophique

Robert Pogue Harrison (Izmir, 1954) est un professeur et écrivain philosophique américain.

Forêts, essai sur l'imaginaire occidental (1992)Modifier

D'abord, les forêtsModifier

Les géants de VicoModifier

Mais si à l'origine le feu était sacré, c'est qu'il permettait aux géants d'ouvrir l'œil par lequel ils pourraient voir et sonder les intentions de Dieu. En bouchant la vue, les forêts faisaient obstacle à la connaissance et à la science humaine. En dégageant une clairière en forêt, Vulcain préparait la voie à la future science des Lumières.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 30


Le démon de GilgameshModifier

Gilgamesh part vers la forêt comme vers la véritable frontière de la civilisation. La forêt est le pendant de sa ville. Il imagine peut-être qu'il pourrait transcender les murs qui l'enferment par un acte de déforestation massive.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 40


DionysosModifier

On avait auparavant imaginé que les formes terrestres surgissaient de la matrice primitive, préformelle, de la nature, on les voyait maintenant descendre ou dériver d'un royaume idéal et désincarné. C'est cet idéalisme qui fit de Socrate l'un des plus grands apologistes de la ville -- institution par laquelle il abstrait l'homme de la nature.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 68


La ville s'étend de tous côtés, tandis que les animaux dionysiaques ont été exterminés ou se cachent. Nous vivons une époque improbable pour "le dieu qui vient". Mais là encore, on ne peut jamais dire à l'avance quand ni comment l'ancien fatum se manifestera, ni quelles seront ses victimes.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 79


Les ombres de la loiModifier

Dante fait fausse routeModifier

Cette selva antica est la selva oscura débarrassée de ses dangers, de sa vie sauvage. Là il n'y a plus de lions, plus de de léopards, plus de louves. Grâce au processus de purification, cette forêt a cessé d'être une nature sauvage, elle est devenue un parc municipal administré par la cité de Dieu. Dans la vision chrétienne de la rédemption, la terre et la nature entière deviennent un parc, un jardin artificiel.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 135


L'âge d'hommeModifier

A d'autres époques, en d'autres lieux, l'humanité a exterminé des espèces et soumis la nature à ses besoins de manière systématique. Ce qui change avec l'âge d'homme, c'est l'idéologie humaniste qui sous-tend ses ambitions conquérantes. Jamais une idéologie n'avait autant séparé l'humain des espèces animales et considéré la terre entière comme son héritage naturel.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 146


LumièresModifier

Qu'est-ce que les Lumières ?Modifier

Pour ce genre d'humanisme éclairé que partage Le Roy, la forêt ne peut être un lieu consacré délivrant des oracles ; ni un lieu d'apparitions étranges, monstrueuses ou enchanteresses de dieux ; ni le site imaginaire de nostalgies lyriques et d'errance érotique ; ni le refuge naturel où les animaux sauvages peuvent habiter en toute sécurité loin d'une humanité destructrice en quête de son propre intérêt. Cet humanisme ne s'intéresse qu'à la maîtrise et à la possession de la nature par l'homme, ne cherche qu'à réduire les forêts à leur utilité.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 186


Forêts de nostalgieModifier

Forêts de symbolesModifier

La correspondance entre les colonnes et les arbres amène à penser que le temple archaïque grec n'est pas différent de la cathédrale gothique dans on symbolisme religieux. Pourquoi cette densité de colonnes dans le temple grec ? Au-delà de leur fonction architecturale, à quoi servent ces colonnes ? Si une simple colonne symbolisait un arbre sacré, un groupe de colonnes pouvait bien symboliser un bois sacré. Ce dont nous sommes sûrs, c'est que ce réseau de colonnes du temple enfermait un lieu sacré où la présence du dieu était gardée par son image. Un temple était la résidence du dieu. Dans une perspective symbolique, une forme fugitive commence à bouger dans les ombres du temple grec : quelque chose qui ressemble aux bois préhistoriques des théophanies.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 258


Lawrence d'Arabie dit un jour du désert que c'était un endroit sans nuance, de contraste cru entre la lumière et l'obscurité. On pourrait dire que la forêt, au contraire, est toute en nuances. Elle brouille les oppositions, évoquant la parenté perdue entre l'animé et l'inanimé, les ténèbres et la lumière, le fini et l'infini, le corps et l'âme, la vue et l'ouïe.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 267


HabitatModifier

PréambuleModifier

Nous ne résidons pas dans la nature, mais dans notre relation à la nature. Nous n'habitons pas la terre, mais son dépassement. Nous ne résidons pas en forêt, mais dans une zone extérieure à sa clôture. Nous vivons davantage dans la transcendance que dans la subsistance. Être humain signifie être toujours déjà en-dehors de l'enceinte de la forêt, si l'on peut dire, celle-ci restant le signe de notre exclusion.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 287


Londres face à la forêt d'EppingModifier

Les forêts ne peuvent être possédées, elles ne peuvent qu'être dévastées par le droit de propriété. Les forêts appartiennent à un lieu, à l'être-lieu du lieu, et le lieu n'appartient à personne en particulier. Il est libre. Bien sûr, rien n'empêche que la liberté d'un lieu et de ses forêts ne soit violée, ignorée ou anéantie. Au contraire, cette liberté naturelle du lieu est l'élément le plus vulnérable de la relation domestique que nous avons appelée logos.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 301


La plus grande menace contre la liberté est la perte de l'habitat. Dans la Complainte de Swordy Well [de John Clare], la terre parle à la première personne des divers bouleversements qui l'ont rendue méconnaissable. Alors que Swordy Well était un généreux écosystème qui abritait des créatures de toutes espèces, il prend la parole dans le poème en tant qu'esclave de l'enclosure, incapable de défendre son bien contre les exigences de la propriété privée, qui l'ont réduit au statut de machine à produire du grain, incapable d'accueillir les abeilles, les mouches, les lapins, les gitans, les travailleurs, ni aucun des pauvres qui jadis visitaient ou habitaient son site.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 305


Les bois de WaldenModifier

Thoreau se rend en forêt, non pas à la manière des saints médiévaux en quête de conditions de vie extrêmes leur permettant de découvrir de manière plus rigoureuse une vérité préétablie, mais en homme désireux de tester ce que signifie être sur terre. La vie est l'expérience de sa signification et la liberté est cette occasion de tenter l'expérience au pays de la chance.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 314


La leçon de Walden réside dans cette pédagogie du détachement. En nous rappelant à ce détachement, la nature nous apprend aussi qu'elle ne peut assumer la responsabilité de l'existence humaine. Nous nous tournons vers la nature pour nous retrouver au milieu d'un absolu que nous ne possédons pas et qui en retour refuser de nous posséder. C'est ainsi que nous faisons de la nature notre lieu de résidence. La nature nous accueille tout en nous rappelant qu'il nous faut trouver le moyen d'achever le voyage en prenant congé.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 322


En concluant une carrière mortelle, un fait de vie nous apprend qu'il y a quelque chose plutôt que rien, que la nature existe sans la raison humaine, et que nous résidons dans la perte qui nous est donnée. Cette connaissance de soi à elle seule est la liberté.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 327


EpilogueModifier

Qu'on l'appelle disparition de la nature, disparition de l'habitat sauvage, ou disparition de la diversité des espèces, derrière l'inquiétude des écologistes se cache la peur enfouie de la disparition des frontières, sans lesquelles l'habitat de l'homme perd son fondement. Nous sentons parfois, --- pour combien de temps encore ? --- que nous ne sommes chez nous que dans cette séparation, dans le logos du fini. Dans la mémoire culturelle de l'Occident, les forêts correspondent à l'extériorité du logos.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 346


C'est précisément parce que la finitude se donne à nous dans le langage que nous perdons la connaissance instinctive de la mort. La nature sait mourir mais les êtres humains savent surtout tuer, dans leur incapacité à réaliser leur écologie. Par ce que nous sommes les seuls à habiter le logos, nous sommes les seuls à devoir toujours réapprendre à mourir. Mais nous sommes les seuls à échouer. Il reste une seule certitude : quand nous ne tenons pas au monde le discours de notre mort nous lui tenons un langage de mort. Et quand nous tenons au monde un langage de mort, la légende des forêts sombre dans le silence.
  • Forêts, essai sur l'imaginaire occidental, Robert Pogue Harrison, éd. Flammarion, 1992, p. 349


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