Arthur Schopenhauer

philosophe allemand

Arthur Schopenhauer, né en 1788, à Danzig dans la République des Deux Nations, et mort en 1860, à Francfort-sur-le-Main dans le Royaume de Prusse, était un philosophe allemand.

Arthur Schopenhauer

Le Monde comme volonté et comme représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung), 1818-1819 (Tome I) et 1844 (Tome II)Modifier

Livre I. Le monde comme représentation soumise au principe de raisonModifier

Ce qui connaît tout et n'est connu par personne, c'est le SUJET. C'est par suite le support du monde, la condition générale, toujours présupposée, de tout ce qui se manifeste, de tout objet : car ce qui existe n'existe jamais que pour un sujet. Chacun se trouve être soi-même ce sujet, mais seulement en tant qu'il connaît, et non pas en tant qu'objet de connaissance. Objet, son corps l'est déjà, que nous nommons donc, de ce point de vue, représentation. Car le corps est un objet parmi les objets, soumis aux lois des objets, bien qu'il soit un objet immédiat. Comme tous les objets de l'intuiton, il réside dans les formes de toute connaissance, dans le temps et l'espace, conditions d'existence de la multiplicité. Mais le sujet, ce qui connaît, mais n'est jamais connu, ne réside pas même dans ces formes, qui, au contraire, le présupposent toujours déjà. Ni la multiplicité ni l'unité, son contraire, ne s'appliquent à lui. Nous ne le connaissons jamais, mais il est justement ce qui connaît, là où il n'en va que de la connaissance.


De même, celui qui a reconnu cette figure du principe de raison qui régit le contenu de ces formes (temps et espace), sa perceptibilité c'est-à-dire la matière, je veux dire la loi de causalité, celui-là connait par là-même toute l'essence de la matière en tant que telle, car elle n'est rien d'autre que la causalité, ce que chacun voit immédiatement dès qu'il y réfléchit. Son être, il est vrai, réside dans son effet : on ne peut pas même concevoir de lui donner un être différent. C'est seulement en tant qu'effective qu'elle remplit l'espace et le temps : son influence sur l'objet immédiat (qui est lui-même matière) conditionne l'intuition, dans laquelle seule elle existe.


Dans l'espace seul, le monde serait fixe, immobile ; il n'y aurait aucune succession, aucun changement, aucun agir : mais avec l'agir, c'est aussi la représentation de la matière qui est abolie. De même, dans le temps seul, tout serait éphémère : il n'y aurait aucune permanence, aucune juxtaposition, et donc aucune simultanéité, par suite aucune durée, et donc de nouveau aucune matière.


Le corrélat subjectif de la matière ou de la causalité (elles ne sont qu'une seule et même chose) est l'ENTENDEMENT <Verstand>, et il n'est rien d'autre que cela. Connaître la causalité est sa fonction spécifique, sa seule capacité, capacité importante, étendue, aux applications variées, quoique toutes ses manifestations témoignent d'une identité qu'on ne peut méconnaître. Inversément, toute causalité, donc toute matière, et ainsi toute effectivité <Wirklichkeit> n'est que pour l'entendement, dans l'entendement. La première et plus simple manifestation de l'entendement, continuellement présente, est l'intuition du monde réel. Cette dernière consiste tout entière dans la connaissance de la cause à partir de l'effet. Voilà pourquoi toute intuition est intellectuelle.


En fait, le seul critère sûr de distinction entre le rêve et la réalité n'est rien d'autre que celui, tout empirique, du réveil, par lequel la connexion causale entre les événements rêvés et ceux de la vie éveillée est rompue de façon explicite et sensible.


Du reste, on peut conclure de ce qui a été dit que tous les corps animaux sont des objets immédiats, c'est-à-dire des points de départ de l'intuition du monde pour le sujet, qui connaît tout, et n'est, pour cette raison, jamais connu. CONNAÎTRE et se mouvoir, grâce à cette connaissance, selon des motifs, tel est donc le véritable CARACTÈRE DE L'ANIMALITÉ, tout comme le mouvement selon des excitations est le caractère de la plante. L'être inorganique n'a pas d'autre mouvement que celui qui est provoqué par des causes au sens étroit du mot.


L'entendement est le même chez tous les animaux et tous les hommes, et il a toujours cette forme de base : la connaissance de la causalité, le passage de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, et rien d'autre. Mais les degrés de son acuité et l'extension de sa sphère de connaissance sont très différents, divers, avec de multiples nuances. À son degré le plus bas il ne connaît que le rapport de causalité entre l'objet immédiat et l'objet médiat, et, en passant de l'effet que subit le corps à sa cause, il parvient donc à intuitionner cette dernière comme un objet dans l'espace. À son degré le plus haut, il possède la connaissance de l'interconnexion causale des simples objets médiats, connaissance qui va jusqu'à la compréhension de l'enchaînement combiné des causes et des effets dans la nature. Car même cette dernière connaissance appartient encore à l'entendement, et non à la raison, dont les concepts abstraits ne peuvent servir qu'à recueillir cette compréhension immédiate, à la fixer et à l'enchaîner, mais jamais à produire cette compréhension elle-même.


Chez les hommes, les degrés de l'acuité de l'entendement sont très variés ; ils le sont de même, et bien plus encore, entre les différentes espèces animales. Chez toutes, même celles qui sont très proches des plantes, il y a pourtant suffisamment d'entendement pour permettre le passage de l'effet dans l'objet immédiat à l'objet médiat comme sa cause, et donc à l'intuition, à l'appréhension d'un objet. Car c'est justement cette dernière qui en fait des bêtes, en leur donnant la possibilité de se mouvoir selon des motifs et par là de chercher ou du moins de saisir leur nourriture ; en revanche, les plantes ne possèdent que la faculté de se mouvoir par excitations, dont elles doivent attendre l'effet immédiat, ou dépérir, faute de pouvoir les poursuivre ou de les saisir.


Ainsi, l'absurdité fondamentale du matérialisme tient dans le fait qu'il part de l'OBJECTIF, qu'il prend quelque chose d'OBJECTIF comme fondement explicatif ultime, qu'il s'agisse de la MATIÈRE <Materie> in abstracto, telle qu'elle est simplement pensée, ou bien de celle qui est déjà entrée dans sa forme empiriquement donnée, à savoir le COMPOSANT MATÉRIEL <Stoff>, par exemple les composants matériels chimiques de base avec leurs relations élémentaires. Ce composant matériel, il le considère comme quelque chose existant en soi et absolument, dans le but d'en faire sortir la nature organique et finalement le sujet connaissant, afin de les expliquer complètement. Mais, en vérité, tout élément objectif est déjà, en tant que tel, conditionné de diverses manières par le sujet connaissant et par les formes de sa connsaissance ; il les présuppose et par conséquent il s'évanouit complètement si on les révoque en pensée.


Car le principe « pas d'objet sans sujet » rend à jamais impossible tout matérialisme. Un soleil et des planètes sans un œil pour les voir, ni un entendement pour les connaître, peuvent certes s'énoncer par des mots, mais ces mots sont, pour la représentation, une contradiction dans les termes, un sidéroxylon.


Mais le monde comme représentation, le seul que nous examinons ici, ne commence assurément qu'avec l'ouverture du premier œil. Sans ce moyen de connaissance, le monde ne peut être, et donc il n'existait pas non plus avant lui. Sans cet œil, c'est-à-dire hors de la connaissance, il n'y avait non plus pas d'avant, pas de temps. Cependant, le temps n'a pas de commencement, mais tout commencement est en lui : en effet, le temps étant la forme la plus générale de la cognoscibilité, à laquelle se conforment tous les phénomènes au moyen du lien de causalité, il apparait aussi, avec toute son infinité bidimensionnelle, dès le premier acte de connaissance, et le phénomène, qui remplit ce premier présent, doit d'emblée être connu comme relié causalement, et dépendant d'une série de phénomènes, qui s'étendent dans le passé à l'infini, lequel passé est cependant à son tour conditionné par ce premier présent, comme à l'inverse il le conditionne.


D'où cette conséquence étrange : si, dans les autres sciences, on éprouve la vérité du cas particulier à l'aune de la règle générale, en logique, à l'inverse, la règle doit toujours être éprouvée à l'aune du cas particulier : et même le logicien le plus aguerri, qui remarque que, pour un cas particulier, il aboutit à une conclusion différente de celle qu'édicte une règle, cherchera toujours l'erreur dans la règle plutôt que dans la conclusion qu'il vient effectivement d'échafauder. Vouloir faire un usage pratique de la logique signifie donc vouloir se donner cette peine ineffable de déduire de la règle générale ce qui nous est connu immédiatement et avec une assurance parfaite : ce serait précisément comme si, pour nous mouvoir, nous faisions d'abord appel à la mécanique ou, pour digérer, à la physiologie ; et quiconque étudie la logique à des fins pratiques s'apparente à celui qui veut enseigner au castor comment construire sa hutte. Donc, bien que sans utilité pratique, la logique n'en doit pas moins être conservée pour l'intérêt philosophique qu'elle possède en tant que connaissance spécifique de l'organisation et de l'action de la raison.


La connaissance abstraite est donc à elle seule un savoir, lequel est par conséquent déterminé par la raison, mais des animaux nous ne pouvons pas dire à strictement parler qu'ils SAVENT quoi que ce soit, quand bien même ils possèdent la connaissance intuitive et ont pour celle-ci une mémoire et, pour cette même raison, une imagination, dont de surcroît attestent leurs rêves. Nous leur prêtons une conscience, dont le concept par suite, bien que le mot savoir y soit compris, coïncide parfaitement avec celui de l'acte de représenter de quelque nature que soit cet acte. Par conséquent, si nous prêtons la vie aux plantes, nous leur refusons la conscience. Le SAVOIR est donc la conscience abstraite, il consiste à maintenir fixé au sein des concepts de la raison ce qui a été connu par d'autres voies.


La PÉDANTERIE participe elle aussi de la bouffonnerie. Elle procède d'un manque de confiance en notre propre entendement qui nous amène à refuser de lui accorder la faculté de reconnaître immédiatement ce qui est juste dans le cas particulier et, par suite, à entièrement le placer sous la tutelle de la raison et à vouloir se servir de celle-ci partout, c'est-à-dire à vouloir toujours se fonder sur des concepts généraux, des règles, des maximes et à prétendre s'y conformer exactement, dans la vie, dans l'art et même dans notre conduite éthique. De là provient cette adhésion, propre à la pédanterie, à la forme, à la manière, à l'expression, au mot qui, chez elle, vient supplanter l'essence des choses. De sorte qu'il apparaît bientôt que le concept ne coïncide pas avec la réalité et il devient évident que jamais ce dernier ne s'abaisse au niveau de la singularité et que sa généralité, sa détermination figée ne peuvent jamais se conformer exactement aux fines nuances et aux multiples mutations de la réalité. Aussi le pédant, fort de ses maximes générales, se trouve-t-il presque toujours pris de court dans la vie et s'y montre-t-il malhabile, fade, inutile : en art, où le concept est stérile, il engendre des avortons, dépourvus de vie, raides et maniérés. Et même dans une perspective éthique, le précepte selon lequel il convient d'agir avec justesse et noblesse d'âme ne peuvent être partout accompli en se conformant à des maximes abstraites, tant il est vrai que, dans bien des cas, la nature même des circonstances, faites d'infinies nuances, nécessite que le juste choix émane directement du caractère et que l'application de maximes purement abstraites produit de faux résultats, en partie parce qu'une telle application n'y est qu'à demi adaptée, en partie parce qu'elle est irréalisable, du fait que ces maximes se trouvent être étrangères au caractère individuel de celui qui agit et que ce caractère ne permet jamais qu'on le renie entièrement, de sorte qu'il en résulte des inconséquences.


Livre II : Le monde comme volonté. L'objectivation de la volontéModifier

Celui qui se donne la mort voudrait vivre; il n'est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue.
  • Le Monde comme volonté et comme représentation, Arthur Schopenhauer, éd. Presses universitaires de France, 1978, p. 155


Livre IV : Le monde comme volonté. Affirmation et négation de la volontéModifier

Tout homme blanc est un homme décoloré.
  • Le Monde comme volonté et comme représentation, Arthur Schopenhauer (trad. Auguste Burdeau), éd. Alcan, 1909, t. 3, partie Supplément au quatrième livre, chap. XLIV (« Métaphysique de l'amour »), p. 358 (texte intégral sur Wikisource)


Livre : Modifier

Que l'on considère, par exemple, le Coran ; ce méchant livre a suffi pour fonder une grande religion, satisfaire, pendant douze cent ans le besoin métaphysique de plusieurs millions d'hommes ; il a donné un fondement à leur morale, leur a inspiré un singulier mépris de la mort et un enthousiasme capable d'affronter des guerres sanglantes, et d'entreprendre les plus vastes conquêtes. Or nous y trouvons la plus triste et la plus pauvre forme du théisme. Peut-être le sens nous en échappe-t-il en grande partie dans les traductions. Cependant je n'ai pas pu y découvrir une seule idée un peu profonde.
  • Le Monde comme volonté et comme représentation, Arthur Schopenhauer (trad. Auguste Burdeau), éd. Presses universitaires de France, 1943, t. 2, p. 296


L'Art d'avoir toujours raison (Eristische Dialektik), 1830Modifier

Ainsi, nous sommes quasi obligés d'être malhonnête lors de controverse, ou tout du moins légèrement tentés de l'être. De cette façon, la faiblesse de notre intelligence et la perversité de notre volonté se soutiennent mutuellement.


Dans toute controverse ou argumentation, il faut que l'on s'entende sur quelque chose, un principe à partir duquel on va juger du problème posé : on ne saurait discuter avec quelqu'un qui conteste les principes.
  • Contra negantem principia non est disputandum.
  • L’art d'avoir toujours raison (1830), Arthur Schopenhauer (trad. Dominique Miermont), éd. Mille et une nuits, 1998  (ISBN 978-2-84205-301-7), p. 21


Bref, très peu de gens savent réfléchir, mais tous veulent avoir des opinions; que leur reste-t-il d’autre que de les adopter telles que les autres les leur proposent au lieu de se les forger eux-même?
  • L’art d’avoir toujours raison (1830), Arthur Schopenhauer (trad. Dominique Miermont), éd. Mille et une nuits, 1998  (ISBN 978-2-755-50242-8), p. 55


Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une manière ou d’une autre dans ce qu’il est : on pourrait appeler cela l’argumentum ad personam pour faire la différence avec l’argumentum ad hominem. »


La seule parade sûre est donc celle qu'Aristote a indiquée dans le dernier chapitre des Topiques : ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec les gens que l'on connaît et dont on sait qu'ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter des absurdités et se couvrir de ridicule (…) Il en résulte que sur cent personnes, il s'en trouve à peine une qui soit digne qu'on discute avec elle. Quant aux autres, qu'on les laisse dire ce qu'elles veulent car c'est un droit des gens que d'extravaguer, et que l'on pense aux paroles de Voltaire "La paix vaut encore mieux que la vérité." Et un proverbe arabe dit : "à l'arbre du silence est accroché son fruit : la paix."
  • desipere est juris gentium.
  • L'art d'avoir toujours raison (1830), Arthur Schopenhauer (trad. Dominique Miermont), éd. Mille et une nuits, 1998  (ISBN 978-2-755-50242-8), p. 68


Aphorismes sur la sagesse dans la vie (Aphorismen zur Lebensweisheit), 1851Modifier

On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul.
  • Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Arthur Schopenhauer (trad. J.-A Cantacuzène), éd. Félix Alcan, 1924, chap. V « Parénèses et maximes », II « Concernant notre conduite envers nous-même », p. 174 (voir la fiche de référence de l'œuvre)


Nul ne peut voir par-dessus soi. Je veux dire par là qu'on ne peut voir en autrui plus que ce qu'on est soi-même, car chacun ne peut saisir et comprendre un autre que dans la mesure de sa propre intelligence.
  • Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Arthur Schopenhauer (trad. J.-A Cantacuzène), éd. Félix Alcan, 1924, chap. V « Parénèses et maximes », II « Concernant notre conduite envers les autres », p. 220 (voir la fiche de référence de l'œuvre)


L'art d'être heureuxModifier

Le bonheur positif et parfait est impossible ; il faut seulement s'attendre à un état comparativement moins douloureux.
  • L'art d'être heureux, Arthur Schopenhauer (trad. Jean-Louis Schlegel), éd. Seuil, 2001  (ISBN 2-02-038760-3), p. 28


Nous sommes tous nés en Arcadie, autrement dit nous entrons dans la vie pleins d'exigences de bonheur et de jouissance, et nous avons l'espoir fou de les réaliser jusqu'à ce que le destin nous tombe dessus sans ménagement et nous montre que rien n'est à nous…
  • L'art d'être heureux, Arthur Schopenhauer (trad. Jean-Louis Schlegel), éd. Seuil, 2001  (ISBN 2-02-038760-3), p. 30


…l'expérience […] nous enseigne que bonheur et jouissance sont de pures chimères qu'une illusion nous indique au loin ; qu'au contraire la souffrance, la douleur sont réelles, qu'elles se font connaître elles-mêmes immédiatement sans avoir besoin d'illusion et de délais.
  • L'art d'être heureux, Arthur Schopenhauer (trad. Jean-Louis Schlegel), éd. Seuil, 2001  (ISBN 2-02-038760-3), p. 30


Vous pouvez également consulter les articles suivants sur les autres projets Wikimédia :