Henry Miller

écrivain américain
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Henry Miller, né le 26 décembre 1891 à New York, et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie), était un écrivain et essayiste américain.

Henry Miller (1940).

Son œuvre est marquée par des romans largement autobiographiques dans une Amérique puritaine dont il a voulu stigmatiser l'hypocrisie morale.

Sexus, 1949Modifier

Écrire (ainsi allait ma méditation) doit être un acte dépouillé de toute volonté. Le mot, semblable au courant des grands fonds, doit remonter à la surface de sa propre impulsion. L'enfant n'a pas besoin d'écrire : il est innocent. Si l'homme écrit, c'est pour vomir le poison qu'il a accumulé en lui du fait de l'erreur foncière qu'il commet dans sa manière de vivre. Il cherche à reconquérir son innocence. Ses écrits n'ont d'autres effets que d'inoculer au monde le virus de ses désillusions. Je ne pense pas qu'il se trouverait un homme au monde pour noircir une feuille de papier, si nous avions le courage de vivre ce en quoi nous avons foi. L'inspiration est déviée dans son cours au sortir de la source. Si c'est un monde de vérité, de beauté et de magie que nous entendons créer, à quoi bon dresser des millions de mots entre nous-mêmes et la réalité de ce monde ? Pourquoi remettre à plus tard l'acte - si ce n'est que, comme le reste de l'humanité, nous n'avons, au fond, d'autres ambitions que la puissance, la gloire, le succès ? Les livres sont des actes morts, disait Balzac ; ce qui n'empêche qu'ayant perçu cette vérité, il livra délibérément l'ange au démon qui le possédait.


Quand on essaie de dépasser dans l'acte les forces que l'on sait avoir, il est vain de chercher l'approbation de l'amitié. L'amitié est bonne pour les jours de défaite - telle est du moins mon expérience. Car alors, ou elle fait amèrement défaut, ou elle se surpasse. Il n'est pas de lien plus grand que la souffrance - que la souffrance et l'infortune. Mais quand on en est à tâter sa force, à essayer de faire du neuf, l'ami le meilleur a tôt fait de se changer en traître. Rien que dans sa façon de vous souhaiter bonne chance, quand il vous voit vous embarquer dans vos chimères, il y a de quoi vous décourager. Il ne croit en vous que dans la mesure où il vous connait ; le fait que vous puissiez être plus grand qu'il ne semble le déconcerte ; car l'amitié a pour fondement la réciprocité. S'embarquer dans une grande aventure signifie rompre tous les liens. On peut dire que c'est une loi.


L'argent ! Il faut toujours le dégotter en moins de deux et le rembourser à dates fixes et dûment stipulées, soit en liquide, soit en promesses. Je crois que j'arriverais à récolter un million de dollars si l'on m'en donnait le temps ; et par là je n'entends pas le temps sidéral, mais le temps en bonnes heures d'horloge, jour, mois, année. Mais dégotter du fric au pied levé - ne serait-ce que de quoi prendre le bus - c'est la tâche la plus difficile que l'on puisse m'assigner. Depuis l'époque où j'ai quitté l'école, j'ai mendié et emprunté presque continuellement. J'ai souvent passé une journée entière à essayer de trouver quelques piécettes ; d'autres fois, on m'a fourré dans la main de gros billets, sans même que j'aie eu besoin d'ouvrir la bouche. Je ne suis pas plus avancé, aujourd'hui, dans l'art d'emprunter, que je ne l'étais à mes débuts. Je sais qu'il est des gens à qui on ne doit jamais, en aucune circonstance, demander aide. Il en est d'autres encore qui refuseront quatre-vingt-dix-neuf fois et lâcheront à la centième - pour ne jamais plus refuser, peut-être. D'autres encore, que l'on réserve pour les vrais cas d'extrême urgence, sachant qu'on peut avoir confiance en eux... et quand survient l'état d'urgence, on est cruellement déçu. Il n'y a pas un être sur terre en qui on puisse avoir absolument confiance. Si vous avez besoin d'argent rapide et généreux, le type que vous avez rencontré tout récemment, qui vous connait à peine - c'est sur lui d'ordinaire que vous pouvez miser avec le plus de sûreté. Les vieux amis sont pires que tout : sans cœur et incorrigibles. Les femmes aussi, en règle générale, sont dures et indifférentes. Il arrive que, pensant à quelqu'un dont on sait qu'il finira par les lâcher, pour peu que l'on persévère, la seule idée d'avoir à revenir indiscrètement à l'assaut est si déplaisante qu'on passe l'éponge et qu'on efface de sa mémoire l'individu en question. Tel est souvent le cas pour les vieux amis, probalement à cause des amertumes de l'expérience.

Pour réussir dans l'art d'emprunter, il faut que l'idée devienne une monomanie comme pour toute réussite. Si l'on est capable de s'y adonner entièrement, comme aux exercices du yoga, c'est-à-dire de tout cœur, sans bégueulerie ni réticence d'aucune sorte, on peut vivre toute sa vie sans gagner un sou vaillant. Naturellement, le prix est trop élevé. Quand on est coincé, la meilleure des vertus, la seule efficace, c'est le désespoir. Et la voie la meilleure, c'est la moins ordinaire. Il est plus facile par exemple, d'emprunter à un inférieur qu'à un égal ou un supérieur. Il est aussi très important d'être prêt à se compromettre, pour ne pas dire à s'abaisser, ce qui est une condition sine qua non. Celui qui emprunte est toujours un coupable, toujours un voleur en puissance. Personne ne rentre jamais dans l'argent prêté, même si le contrat prévoit des intérêts. Celui qui exige sa livre de chair est toujours refait, ne serait-ce que pour la rancœur ou la haine qu'il s'attire. Emprunter est positif ; prêter, négatif. Le métier d'emprunter est peut-être gênant ; mais il est aussi jovial, insctructif, dans la droite ligne de la vie. L'emprunteur a pitié du prêteur, bien qu'il doive souvent encaisser les insultes et les injures de ce dernier.

Foncièrement, emprunteur et prêteur ne font qu'un. C'est pourquoi on peut philosopher tant qu'on voudra ; le mal est inextirpable. Ils sont fait l'un pour l'autre, tout comme l'homme et la femme. Si fantastique que puisse être la demande, si insensée que soient les conditions, il y aura toujours quelqu'un pour prêter l'oreille et raquer le nécessaire. Le bon emprunteur fait son boulot comme le bon criminel. Son premier principe est de ne jamais s'attendre à recevoir rien pour rien. Ce qu'il veut, ce n'est pas le moyen de se procurer de l'argent aux meilleures conditions ; c'est exactement le contraire. Quand des gens biens se trouvent face à face, l'échange de paroles se réduit au minimum. Ces gens-là s'acceptent mutuellement sur leur bonne mine, comme on dit. Le prêteur idéal, c'est le réaliste qui sait que, demain, la situation peut se renverser, et l'emprunteur devenir prêteur.


Je peux la remuer à mon gré, Maude, du bout des doigts. Je lui flanque une décharge sans la retirer... ma grosse mesure de caoutchouc, veux-je dire... Elle s'ouvre et se referme comme une fleur que c'en est une agonie - mais une douce agonie. Reste, fiston, reste ! dit Fleur. Elle parle comme une éponge soûle, Fleur. Elle dit : Oui - je le prends, ce morceau de viande, et je jure de le chérir jusqu'à mon réveil. Et le corps, cette masse indépendante qui se meut sur le roulement à billes, que dit-il ? Corps est vexé et humilié. Corps a perdu momentanément son nom et son adresse. Corps aimerait bien couper Pine et la garder comme un kangourou, à jamais. Maude n'est pas ce corps vautré cul vers le ciel, victime sans défense d'un tuyau d'arrosage. Maude, si l'acteur était Dieu et non pas son mari, aimerait se contempler debout sur un vert pâturage, une belle ombrelle rouge à la main. Il y a de belles tourterelles grises qui becquètent ses souliers. Ces exquises tourterelles (du moins est-ce ainsi qu'elle le voit) lui disent, dans leur langage roucoulant, Quelle bonne et grâcieuse créature vous faites ! Elles pondent sans arrêt de blancs étrons ; mais du fait qu'il s'agit de colombes messagères du haut des cieux, le blanc n'est que crème fouettée, et « étrons » un vilain mot que l'homme a inventé le jour où il s'est habillé et civilisé. Si elle louchait un peu en disant : Bénis soient les petits pigeons de Dieu ! elle verrait une brave ménagère sans honte, offrant à un homme nu l'arrière-train de son corps, tout comme une vache et une jument des champs. Mais elle refuse d'admettre pareille créature, surtout dans une attitude aussi honteuse. Elle s'efforce de retenir le vert pâturage autour d'elle et de garder son ombrelle bien ouverte. C'est si exquis, de rester là, debout dans la pureté d'un beau soleil, à converser avec un ami imaginaire ! Maude s'exprime avec une extrême élégance, maintenant, comme si elle était toute de blanc vêtue - et les cloches sonnent sonnent : elle est dans son petit coin intime d'univers, un peu comme une nonne, récitant les psaumes en braille. Elle se courbe pour caresser la tête d'une colombe... c'est si doux, si duveteux, si tiède d'amour... un peu de sang sous une enveloppe de velour. Le soleil luit et brille et voilà que - oh ! que c'est bon ! - elle avait frais au postérieur et les rayons la réchauffent. Comme un ange charitable elle écarte les jambes : la colombe volète entre ses cuisses, les ailes frôlent doucement l'arche de marbre. La petite colombe bat follement des ailes ; mais c'est qu'elle doit serrer la douce petite tête d'oiseau entre es jambes à l'étouffer. Dimanche encore et nulle âme qui vive dans ce coin de l'univers. Maude parle à Maude. Elle raconte que si un taureau venait à surgir et à la saillir, elle ne broncherait pas d'un pouce. C'est bon, ça fait du bien, n'est-ce pas, Maude ? se chuchote-t-elle tout bas. C'est si bon ! Pourquoi ne viens-tu pas tous les jours ici, attendre comme aujourd'hui. Vraiment, Maude, quelle merveille ! Tu te mets toute nue et tu attends debout dans l'herbe ; tu te penches pour donner à manger aux pigeons et le taureau grimpe sur la colline et te laboure de sa machine... cette machine qui est d'une longueur... terrible ! Seigneur, mais c'est fou comme c'est bon de prendre la chose ainsi !... Le vert pâturage, si propre ! l'odeur de ce cuir chaud, et ce long truc lisse et doux qui va, vient... Seigneur ! faites qu'il me baise comme si j'étais une génisse. Seigneur ! ah... baiser, baiser, baiser !...


CitationsModifier

Nul n'est besoin de faire de la terre un paradis : elle en est un. A nous de nous adapter pour l'habiter.
  • (en) We don't have to make [the Earth] a Paradise-it is one. We have only to make ourselves fit to inhabit it.
  • (en) The air-conditioned nightmare, Henry Miller, éd. New Directions publishing, 1970, preface, p. 23


Citations rapportéesModifier

Je retrouvais le sentiment que m'avait toujours inspiré New-York : que c'était l'endroit le plus horrible de la terre du bon Dieu. Aussi souvent que je m'échappe, je suis repris comme un esclave fugitif et chaque fois je déteste cette ville davantage, chaque fois, j'ai pour elle un mépris plus grand.

  • « Henri Miller juge son pays natal », Jean Mabire, La Nouvelle Revue d'Histoire, nº 2, septembre-octobre 2002, p. 45


Nous avons l'habitude de nous considérer comme un peuple émancipé, nous nous prétendons démocrates, amis de la liberté, libres de haines et de tout préjugé. Les États-Unis, disons-nous, sont le creuset, le théâtre d'une vaste expérience humaine. Ce sont là de belles paroles, pleines de sentiments nobles et idéalistes. Mais, en fait, nous sommes une foule de gens vulgaires et arrivistes dont les passions ne demandent qu'à être éveillées par les démagogues, les journalistes, les faux prophètes et autres agitateurs. C'est un blasphème d'appeler cela une société d'hommes libres.

  • « Henri Miller juge son pays natal », Jean Mabire, La Nouvelle Revue d'Histoire, nº 2, septembre-octobre 2002, p. 45


En mille ans de guerres à peu près constantes, l'Europe n'a pas perdu ce que nous avons perdu en cent ans de paix et de progrès.

  • « Henri Miller juge son pays natal », Jean Mabire, La Nouvelle Revue d'Histoire, nº 2, septembre-octobre 2002, p. 45


Quand tout sera terminé [après la guerre], nous aurons contribué à anéantir ou à abêtir une bonne partie de la race humaine : pas des sauvages cette fois, mais des « barbares » civilisés. Des hommes comme nous, en somme, à cela près qu'ils ont des points de vue différents sur l'univers, des principes idéologiques différents.

  • « Henri Miller juge son pays natal », Jean Mabire, La Nouvelle Revue d'Histoire, nº 2, septembre-octobre 2002, p. 45


Un peuple en rapide décadence, dont un tiers est déjà réduit à la pauvreté, dont les plus intelligents et les plus opulents pratiquent le suicide racial, et dont les opprimés s'approchent chaque jour de la rébellion, de la criminalité, de la dégénérescence, de la dégradation. Et une poignée de politiciens ambitieux et sans scrupule qui essaient de persuader la foule que ce pays est le dernier refuge de la civilisation.

  • L'auteur évoque ici le peuple américain.
  • « Henri Miller juge son pays natal », Jean Mabire, La Nouvelle Revue d'Histoire, nº 2, septembre-octobre 2002, p. 45


 
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