Les Terrasses de l'île d'Elbe

Les Terrasses de l'île d'Elbe est un recueil publié par l'écrivain français Jean Giono en 1972. Il regroupe des chroniques écrites pour la presse.

CitationsModifier

Depuis la mode des voyages dans les lunes, tout le monde sait ce qu'est un compte à rebours. C'est le 5, 4, 3, 2, 1, 0, qui précède le départ des fusées. Je ne sais quoi (sûrement un mauvais ange) me souffle que ce compte qui tend vers zéro pourrait bien être la définition même du progrès. Je me garderai comme de la peste de dire du mal de cette divinité qui, dans les âmes simples, a remplacé Monseigneur Dupanloup et nous couvre de frigidaires, de transistors, de machines à laver et autres automobiles. Je ne me donnerai pas non plus le ridicule de prétendre à une âme compliquée. Je veux simplement faire état d'une constatation personnelle, très terre à terre, et à qui je dénie par avance toute valeur d'enseignement.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 11


Disons tout de suite, par parenthèse, que je sais qu'il y a un problème démographique à résoudre, et qu'il faut loger les gens. Mais qu'on ne me dise pas que c'est le plus important ; le plus important est d'avoir sous nos yeux un monde dont l'aspect ne nous fasse pas vomir. On doit pouvoir construire de belles maisons. Les générations qui nous ont précédés l'ont fait ; sommes-nous donc si imbéciles, si incapables, que nous ne sachions plus le faire...
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 18


L'architecte a introduit dans le circuit des entrepreneurs qui introduisent des fournisseurs, des sociétés anonymes ne tardent pas à apparaître, et voilà constituée une de ces « Grandes Compagnies », une de ces invasions de barbares venus de l'intérieur, sous les pas desquelles l'herbe ne pousse plus. Tout est détruit, rasé, raclé ; quelqu'un s'insurge, défend un bel hôtel, un assemblage de pierres admirable, une porte monumentale, on l'abat sous les sarcasmes avec l'arme totale, l'imparable, celle à laquelle le primaire ne résiste pas : la nécessité de marcher avec son temps, et, s'il insiste, avec le mot « progrès » qui est la bombe atomique des raisonnements imbéciles.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, v, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 19


Revenons à nos propos du début. Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l'esprit spéculatif. Voilà les fondements de la culture. Il est nécessaire d'avoir un toit sur la tête, mais pas n'importe quel toit. Ou alors, qu'on ne nous parle plus du bonheur : qu'on comprenne une fois pour toutes que nos temps ont des fins inhumaines ; que nous avons lâché la proie pour l'ombre. Les grottes de Lascaux n'étaient pas n'importe quelles grottes.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 24


Je lisais il y a quelques temps le récit que Jean Guéhenno a fait de sa jeunesse. On s'y débat dans le social le plus noir. Son père était cordonnier. Il en a fait un damné de la terre. Le mien aussi était cordonnier, et à la même époque, notre maison était la maison de la joie, mais il faut dire que le « social » n'y avait pas mis les pieds. On y faisait très attention : s'il essayait, on le foutait à la porte.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 30


Certes, il y a des plaisirs plus relevés. J'en connais qui laissent un goût de cendres. Nous n'avions, ni les uns ni les autres, les revenus d'un roi du pétrole, mais pas ceux d'un « cantonnier du pétrole » ; nous n'avions pas de revenus du tout. Nous n'en faisions pas une histoire. Il ne serait venu à l'idée d'aucun d'entre nous de réclamer du bonheur au social, de charger le social de faire notre bonheur : nous nous occupions nous-mêmes de cette affaire de première importance. On voit que les moyens du bord y suffisaient amplement.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 76


Et me voilà chez moi. Du coin de l’œil je vois luire des reliures de livres, l'accoudoir de bois d'un fauteuil, le coin d'un cadre. Je retrouve l'odeur familière d'un rideau de lin, d'un reps, et le parfum de marécage des dalles lavées à grande eau. La maison m'a pris dans ses bras. Je suis surpris que Paris se prennent tellement au sérieux.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 81


Dans cinq, six ans, peut-être avant, cela ne dépend que des crédits disponibles, tout le visage du monde deviendra, non plus ce qui plaît à l'homme, mais ce qui plaît à une machine nommée automobile. Il faut voir déjà les parcs automobiles américains autour des stades. Dix mille automobiles bien rangées ont enfermé leurs quarante mille esclaves dans une cuve de ciment armée pour les faire hygiéniquement se démener et crier pendant deux heures avant de reprendre le collier, non, le volant de la misère. C'est une préfiguration modeste de l'avenir.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 86


Le sport est sacré ; or c'est la plus belle escroquerie des temps modernes. Il n'est pas vrai que ce soit la santé, il n'est pas vrai que ce soit la beauté, il n'est pas vrai que ce soit la vertu, il n'est pas vrai que ce soit l'équilibre, il n'est pas vrai que ce soit le signe de la civilisation, de la race forte ou de quoi que ce soit d'honorable et de logique.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 102


Cette intelligence de la médiocrité marquera dans le temps notre époque moderne. On la voit s'exprimer hautement et largement dans l'architecture, abondamment dans la littérature, complètement dans la politique. Seul un romantisme désuet, et dangereux, peut encore croire à l'intelligence de la bravoure, de la générosité, de la grandeur d'âme et de l'amour. Ce sont des moyens parfaits « de ne pas parvenir ». A les exercer on y perd, non seulement la paix, ce qui est justice somme toute, mais l'estime d'autrui.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 139


Fini avec Martin. je le laissai aller de l'eau aux rosiers. Il avait découvert pour moi des Amériques. Avec cet archange Gabriel, le soleil se levait désormais pour moi sur des terres vierges où j'avais hâte de porter mes pas. Le tumulte des grandes cités s'était déjà bien atténué depuis que j'étais ici, il venait tout d'un coup de se taire complètement. C'était maintenant le silence et la paix de ma jeunesse : l'époque où l'on ne parlait pas de joie de vivre parce qu'on avait précisément la joie de vivre, et que le proclamer était un lieu commun devant lequel l'intelligence la plus commune reculait.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 146


Ailleurs, ce sont peut-être des avocats qui vous disent comment il faut cultiver la terre, vous semez peut-être plus de paroles que de grains. Vous avez peut-être les yeux fixés sur les océans pour supputer les cargaisons des steamers. Ici, au-delà de l'arbre (qui donne ses fruits) il y a le ciel qui donne également ses fruits sans qu'il soit nécessaire d'établir entre lui et nous un cordon douanier. Gardez vos avocats, ils font trop de bruit, nous gardons nos siestes. Nous n'avons pas trop mal réussi, puisque lorsque vous êtes harassés de votre monde — et c'est vite fait — vous vous hâtez de venir dans le nôtre, et que vous ne le quittez pas sans mélancolie.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 148