La Chasse au bonheur

La Chasse au bonheur est un recueil publié par l'écrivain français Jean Giono aux éditions Gallimard en 1988. Il rassemble des chroniques écrites pour la presse entre 1966 et 1970.

CitationsModifier

Je descendais mes deux étages dans le noir. Je n'ai jamais eu peur le matin ; le soir, si je montais ces escaliers assez étranges tout seul, j'avais peur. La maison que nous habitions avaient été jusqu'à la Révolution l'annexe d'un couvent de Franciscains. En bas je traversais la cour où il fallait se méfier car l'eau de l'évier y gelait ; j'entrais dans la cuisine où le poêle ronflait. L'odeur du café, la lumière rousse de la lampe à pétrole, ma mère, fraîche, mon père, sa barbe blanche, ses bons yeux. La journée commençait à peine, j'avais déjà vécu longtemps.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 44


Le XIXe siècle a beaucoup voyagé. Stendhal évidemment, habitué aux postes entre Rome et Paris, aux bateaux sur le Rhône, aux chemins de traverse en France, mais aussi Balzac qui va en diligence en Ukraine, Victor Hugo qui va voir des choses, George Sand, Byron, Shelley, Custine et sa Russie, Boucher de Perthes qui se promène de Lille au fin fond du Maghreb par l'Espagne, pousse jusqu'à Constantinople, revient par le Danube, les Portes de fer, etc., à pied, à cheval, en voiture, en bateau, en palanquin ; Alexandre Dumas qui parcourt la Suisse, L'Italie, l'Arabie, l'Espagne, l'Allemagne, le Caucase, la Syrie, la Russie, etc., à pied également la plupart du temps ; Chateaubriand, quoi qu'on dise (et quoi qu'il dise), le marquis de Virmont, Toppfer, Mme de Rémusat, Jules d'Abrantès, Arago, Victor Jacquemont, Monsieur Perrichon qui représente des milliers d'épiciers en mouvement.
On me répondra que le XXe siècle voyage encore plus. Non, il ne voyage pas, il se fait transporter, il se transporte, c'est tout autre chose, c'est presque le contraire.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 49


Science en conserve, philosophie en conserve, musique en conserve, conscience en conserve, joies en conserve et bientôt amour, haine, jalousie, héroïsme en conserve. De tous côtés la haute mer sans rivage. La nourriture vient de la cale. Les viandes qu'on mange sont mortes depuis longtemps, les légumes ont verdi dans d'autres siècles. Nous avons ajouté du sel à tout, pour que tout soit imputrescible, et c'est nous qui allons pourrir, car rien ne peut rompre l'équilibre. Nous n'avons même plus le désir du petit brin de persil qui nous sauverait.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 72


Il est évident que nous changeons d'époque. Il faut faire notre bilan. Nous avons un héritage, laissé par la nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d'âme et peuvent encore l'être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous ; une histoire est restée inscrite dans les pierres des monuments ; le passé ne peut pas être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir. Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos « belles » créations se comptent sur les doigts d'une main, nos « destructions » sont innombrables.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 83


Il n'est pas vrai que quoi que ce soit puisse progresser en allant de beauté en laideur. Il n'est pas vrai que nous n'ayons besoin que d'acier trempé, d'automobiles, de tracteurs, de frigidaires, d'éclairage électrique, d'autoroutes, de confort scientifique. Je sais que tous ces robots facilitent la vie, je m'en sers moi-même abondamment, comme tout le monde. Mais l'homme a besoin de confort spirituel. La beauté est la charpente de son âme. Sans elle, demain, il se suicidera dans les palais de sa vie automatique.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 88


Toutefois le mal est fait. Le paysage est détruit. On habite désormais dans un site inharmonique. Cette cacophonie, si elle est insupportable aux âmes sensibles, installe dans les âmes insensibles le besoin d'aller plus outre dans ces fausses voies où elles espèrent trouver une sorte de contentement qu'elles avaient, qu'elles n'ont plus. C'est ainsi qu'après toute une contrée, tout un pays peut s'enlaidir, et de plus en plus car, à l'origine de cette laideur, il y a quelqu'un qui pense profit au lieu de penser architecture. Tout une population est mal à l'aise, sans savoir pourquoi.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 130


Les raisons du bonheur sont la plupart du temps fort simples. Il y a les passions, mais il y a la découverte du monde. Cette curiosité peut se contenter sur place. La matière que l'homme manipule dans son travail est un élément important du bonheur. La sensualité s'y satisfait.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 133