Bernard Maris

économiste, écrivain et journaliste français

Bernard Maris est un économiste, écrivain et journaliste français, né le 23 septembre 1946 à Toulouse (Haute-Garonne) et assassiné le 7 janvier 2015 à Paris lors de l'attentat au siège du journal Charlie Hebdo.

Bernard Maris
Bernard Maris

Houellebecq économiste, 2014

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Pour comprendre la vie, les économistes ne cessent d'en chasser le sel, l'amour, le désir, la violence, la peur, l'effroi, au nom de la rationalité des comportements. Ils traquent pour la détruire cette émotion qui abolit la chaîne causale.


Ses livres relèvent de la santé publique. Voir que notre époque est quadrillée par la science et la statistique, laquelle est étymologiquement au cœur de la raison d'État et de sa volonté de normer par la « loi normale » le monde est une chose ; approcher ensuite les deux raisons de vivre, ou survivre, houellebecquiennes – la bonté et l'amour – en est une autre, autrement oxygénante.


En France, le décret d'Allarde et la loi Le Chapelier abolirent les corporations et les corps intermédiaires, de sorte que, disait le législateur, il n'est permis à personne de séparer les citoyens de la chose publique par un esprit de coopération. En haut l'État, en bas une poussière d'individu. Entre les deux : l'économie.


Tout, dans l'économie, est fait pour briser les liens qui pouvaient unir les individus à leur famille, leurs géniteurs, des proches. Houellebecq conte ce processus d'individualisation, d'atomisation des sociétés, qui, déjà, avait fasciné Marx. L'économie libérale brise tout ce qui est collectif : l'équipe au travail, la famille, le couple. En ce sens, la libération sexuelle relève d'une explosion de l'individualisme et a pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l'individu du marché. C'est dans Les Particules élémentaires notamment qu'est décrite – poétisée serait plus juste – cette détestable tendance à l'atomisation sociale.


L'homme achevé de ce tourbillon permanent est le trader. Directement branché sur le marché, il n'a plus besoin de salaire, de culture de l'entreprise, de rien, et spécule sur cet objet absolument neutre, insaisissable et social qu'est l'argent. Totalement désengagé, il ne sait même plus ce qui est privé, public; son rôle est de surfer sur le chaos.


Sois égoïste et cruel. Domine et tue ton prochain. Abuse de lui.
  • La morale de l'idéologie libérale


On retrouve ici la fonction fondamentale de l'argent, selon Georg Simmel : l'argent est ce qui permet de ne plus regarder les hommes dans le yeux. Et nous ne les regardons plus jamais, les yeux vissés sur nos ordinateurs ou nos Smartphones, attentifs à préserver notre solitude égoïste. Chacun pour soi. Tout dans la guerre. Tout dans cette guerre économique permanente qui est la toile de fond des romans de Houellebecq depuis Extension du domaine de la lutte et qui est devenu un état de nature.


Mais la destruction créatrice, l'essence du capitalisme, cache sous sa pseudo-nouveauté et son clinquant quelque chose de beaucoup plus terrible : elle cache la terreur que le changement perpétuel fait vivre aux subalternes, en même temps que le contrôle de fer qu'il leur impose. La destruction créatrice, c'est le fouet et la peur.


Car la pub est violente. Les publicités des marques sont les acouphènes d'un monde violent qui n'est jamais muet. La pub vise à susciter, à provoquer, à être le désir. Elle met en place un surmoi terrifiant et dur, beaucoup plus impitoyable qu'aucune loi ou coutume ayant jamais existé, qui colle à la peau et répète sans cesse : "Tu dois désirer. Tu dois être désirable. Tu dois participer à la lutte, à la compétition, à la vie du monde. Si tu t'arrêtes, tu n'existes plus." La pub est l'aiguillon qui pousse les bœufs ou les moutons, les oblige à bouger. Elle clignote et change sans cesse. Elle est la perpétuité du provisoire, la négation de toute éternité, la destruction créatrice permanente, le renouvellement impitoyable et saccadé. D'une cruauté inimaginable, elle transforme l'être en fantôme obéissant, sans lieu, sans lien, dans la vanité et la superficialité absolues.


Les trois produits parfaits sont "les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable-imprimante Canon Libris et la parka Camel legend."


La mobilité, le bougisme, la révolution commerciale systématisée, de plus en plus rapide - les soldes, les remises, les rabais, l'excitation au changement- sont une façon de maintenir dans l'effroi. il existe un terrorisme de l'obsolescence.


Dans un monde totalement colonisé par l'homme, le supermarché n'est-il pas devenu le gîte naturel de l'espèce ?


Je m'enrichis quand j'embauche un ouvrier ; je m'appauvris quand j'embauche un domestique.


Le Corbusier est un individu totalitaire et brutal, animé d'un goût intense pour la laideur. Il a beaucoup fait pour enlaidir l'espace public au nom de l'efficacité chère aux productivistes.


Promenez-vous dans le Mirail de Toulouse, conçu par un imbécile du nom de Candilis, qui a fabriqué ex-nihilo une zone sauvage et de non-droit, et observez la gare d'Orsay à Paris, architecture utilitaire puisque destinée à des trains... Vous comprendrez toute l'horreur architecturale conçue par les créateurs des années cinquante. Ces gens ont délibérément souillé l'espace vital des humains.


La fin de La Carte et le Territoire offre un éloge de l'artisanat préindustriel, marqué au sceau du christianisme médiéval, emprunté à William Morris. Les travailleurs sont vraiment libres. La conception et l'exécution ne sont plus distinctes.


Sommes-nous condamnés à être le peuple le plus gras ?


Du fait de leur narcissisme exacerbé, les Occidentaux n'arrivent plus à coucher ensemble. Leur culte de la performance, leur individualisme forcené, font qu'ils ne possèdent plus ce minimum de générosité, cette capacité au don sans laquelle l'amour ne peut exister.


Lorsque le nénuphar, à force de grossir, a occupé la surface de l'étang, il finit par étouffer et crever. C'est donc la transformation du monde en vaste zone de misère qui est l'avenir de l'humanité.


Vous n'êtes que des chiffres dans des tableaux dressés par des employés du chiffre. Et encore : un chiffre a plus de réalité que vous, il appartient au monde mathématique, et vous ne valez même pas la série de votre carte de Sécu.


Et si on aimait la France, 2015

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J'ai négligé mon pays. Je l'ai négligé comme une évidence. Et j'ouvre les yeux sur ceux qui lui ravissent… ce que vous voulez. Son âme, sa beauté. Le salaud au sens de Sartre qui construit dans la Somme la « ferme des mille vaches » ; les salauds qui la conchient de bretelles, de rond-points, de promotions immobilières, de supermarchés, de zones industrielles, d'immensités pavillonnaires parsemées de rues aux noms d'arbres, filles de tristesse d'architectes couverts par leurs maquereaux de promoteurs qui la bétonnent et la goudronnent ; les veules édiles qui laissent quelques rues occupées par des idiots en prière, à qui j'envoie les Dupont-Dupond de Tintin au pays de l'or noir pour leur botter le cul ; ceux qui arrachent ses vêtements, l'éducation, la connaissance, la langue, la République, la sociale, le peuple dans la ville, l'égalité, la laïcité, l'intelligence, le rire…

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 26, 27


Malgré tout, ils ne parviennent pas à masquer de leur burqa couleur d'argent cette « madone », selon de Gaulle, cette « femme » pour Michelet. Disons que j'ai envie de démasquer les prétendants et de dire à ma Pénélope : « Attention, poupée, regarde ceux qui sont autour de toi et ce qu'ils veulent faire… »
Qu'est-ce que la France sans la grandeur ? Oui la douce, oui : mais qu'est-ce que la France sans la beauté ?

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 27


Quel historien s'interrogera un jour sur le carnage que fut l'enseignement en France des années 70 à nos jours ? J'en étais resté à mon modèle d'instituteur, et à la lettre de Camus au sien, Louis Germain, à qui il avait aussitôt pensé juste après sa mère en recevant son prix Nobel : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j'étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. » Je me doutais qu'ici où là les choses n'allaient pas très bien, qu'on n'arrivait plus à faire parler correctement ni à faire lire les enfants, encore moins à les « intégrer », pour jargonner comme un sociologue ou un homme politique…

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 30


Il faut aussi admettre que la France est un pays profondément chrétien, profondément marqué par le catholicisme — on ne canonise pas une Jeanne d'Arc pour rien —, même s'il n'a plus grand chose à voir avec sa haute tradition, et que précisément, la distance prise avec cette tradition peut lui rendre insupportable l'arrivée d'une religion, l'islam, dont les adeptes n'ont pas encore pris cette même distance.

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 69


Habitant le centre du monde, dans ce cadeau des dieux entre le monde de la Méditerranée et celui des barbares, comment les Français n'auraient-ils pas été condamnés à l'exceptionnel et à l'universel ? Quelle autre dimension que celle de l'univers pour accueillir leurs idées, leur rayonnement, et tout simplement leur génie ? Chartres, Versailles, la Révolution, la République et les droits de l'homme ne sont-ils pas inscrits il y a dix mille ans dans ce pays tempéré, équilibré, divers et serein ?

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 85


Pourquoi toujours raconter la fable de la France rurale ? L'imaginaire français a encore envie de croire à la France rurale. C'est un vieux pacte entre le pouvoir central et les régions, un vieux pacte qui se méfie des villes, des bourgeois, des intellectuels, des marchands. Entre le prince et le paysan se noue une très vieille stabilité que la ville remet en cause parfois : en 1789, en 1848, en 1870, en 1968… L'État a une dette envers ses paysans. Il les a forcés à rejoindre la France, une et indivisible… Comment peut-il ne plus les assister ?

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 88, 89


La banlieue est un désert urbanisé et habité, qui s'étale à l'infini, qui ne s'achève jamais, qui n'a ni centre ni périphérie, rien. Au-delà de la banlieue, il y a ce que les géographes appellent un « espace à dominante urbaine ». Un espace à dominante urbaine est encore moins qu'une banlieue qui est moins qu'une ville.

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 104


La géographie se bouleverse sous nos yeux. Nous ne pouvons pas ne pas voir comment le paysage de France se transforme de façon désastreuse. Il existait un lien très fort entre l'ordre éternel des champs, le nombre fabuleux de petits propriétaires qui ont modelé nos terroirs, et le refus de l'Histoire. Ce n'est plus vrai. Le nombre de communes ne bouge pas, mais celles-ci sont vides, comme leur église sans curé, leur école sans élèves, leur centre-ville sans bureau de poste ni bistrot. Le problème est que la coupure entre le rural et l'urbain a disparu. C'est l'incertain, l'interminable qui caractérise le paysage français.

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 106, 107


La Douce France, la France typée, si différenciée qu'un humoriste proposait de mettre les villes à la campagne, la France des banlieues et du centre, de la zone et des beaux quartiers, des paysans et des urbains, des ouvriers des cités prolétaires et des artisans des villes, qui savaient se fondre dans un peuple frondeur et factieux, cette France recouvre aujourd'hui de larges pans… de rien. De néant géographique. D'isolement et de solitude.

  • Et si on aimait la France (2015), Bernard Maris, éd. Fayard, coll. « Pluriel », 2016  (ISBN 978-2-818-50502-1), p. 111


Sur le football

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Par le foot, les spectateurs croient réaliser ce dont on leur a tant parlé et qu’ils ne connaîtront jamais : vivre dans l’égalité.
  • « Le Mythe égalitaire », Oncle Bernard, Charlie Hebdo, nº 308 (supplément L’Horreur footballistique), 13 mai 1998, p. 46


Zone euro

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Moi-même, je pense qu'il y aura une nouvelle crise financière, que la zone euro éclatera, que l'Europe se balkanisera — elle est déjà balkanisée. Mais un certain nombre d'événements surgis depuis dix ans n'étaient pas prévisibles : la méga-crise financière, qui pouvait vraiment la prévoir ? Les Twin Towers ?
  • « Crise », Bernard Maris, Charlie Hebdo (ISSN 1240-0068), nº 965, 15 décembre 2010, p. 10


Comment voulez-vous que deux pays dont l'un exporte des Porsche et l'autre de la Feta partagent une même monnaie ?
  • « Euro : Monnaie en fromage », Bernard Maris, Charlie Hebdo (ISSN 1240-0068), nº 1138, 9 avril 2014, p. 10


Patrons

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Toujours les patrons se sont mal comportés. Depuis leur infâme participation à la collaboration jusqu'au dépeçage du capital public organisé par Chirac puis les socialistes. toujours le secret, les coups tordus, les caisses noires, l'influence sur les médias, sur les politiques.
  • « Pleurons sur les patrons », Bernard Maris, Charlie Hebdo (ISSN 1240-0068), nº 1175, 24 décembre 2014, p. 6


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