Vladimir Volkoff

écrivain français

Vladimir Volkoff, né à Paris le 7 novembre 1932, et mort dans sa maison de Bourdeilles (Dordogne) le 14 septembre 2005 (à 72 ans), est un écrivain français, auteur de nombreux romans ayant trait notamment à l'histoire russe, à la guerre froide et à la guerre d'Algérie, d'essais consacrés à la désinformation, mais également dramaturge, poète, biographe et traducteur. Sa langue de prédilection pour l’écriture est le français, mais il a publié des romans en anglais et des textes en russe.

Vladimir Volkoff (1979)

Le complexe de Procuste, 1981

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Saint-Exupéry disait qu'il faut des barrières aux routes ; il faut aussi des bords aux piscines et des bandes aux billards. Certaines limitations sont les conditions sine qua non de l'existence de ce qu'elles limitent. Si je refusais d'être tout ce que d'autres peuvent être avec moi, je ne serais plus rien. L'individualisme pur, à la romantique, est un leurre dont le propre est de séduire ceux dont l'âge mental est celui des adolescents.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 79


Je commençais ce chapitre en disant, en substance : seule la différence est gaie. J'en arrive au point où il me semble que je puis dire : seule la différence est féconde.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 82, 83


Pour éviter des malentendus, je voudrais établir dès maintenant que je ne suis pas ce qu'on appelle un passéiste. Certains aspects du passé m'agréent, d'autres non. Je m'irrite de l'indulgence de nos tribunaux actuels envers les assassins, mais je n'oublie pas qu'au Moyen Age, on pendait un voleur pour une cuiller d'argent, un braconnier pour une caille ; je m'attriste devant le spectacle des grandes cathédrales livrées à l'abomination de la désolation, mais je sais que leurs maîtres, qui n'auraient dû être que spirituels, excommuniaient les rois et traînaient les empereurs à Canossa. Je ne me fais nullement une image idyllique de la France des dragonnades ni de la Russie du servage ; je ne crois à aucun âge d'or, ni après ni avant le contrat social. […] Dans tout autre essai que celui-ci, je trouverais bien des choses à blâmer chez nos ancêtres et à magnifier chez nous ; mais, n'étant pas aveugle, je suis tout de même forcé de reconnaître que notre époque a déclaré la guerre à cette gaieté de la différence qui a fait le charme des siècles révolus.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 85


Je définirais une société civilisée en ces termes : celle où il y a interaction d'une aristocratie et d'un artisanat. (je n'ai pas dit : une noblesse ; une bourgeoisie suffit, mais il la faut aristocrate.) Sans artisanat on n'a qu'une peuplade peut-être structurée mais à laquelle le terme « civilisée » ne s'applique pas. Sans aristocratie, on a ce que nous avons maintenant : des couches superposées de semi-professionnels cherchant à gagner un maximum de sous en un minimum d'heures. Cela non plus n'est pas une civilisation.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 98


Et pourquoi tant de désespérance ? C'est peut-être que, après nous avoir banderillés comme il se doit, Procuste a commencé à nous estoquer au défaut de notre être incarné, là où la différence est non plus importante mais essentielle. Pendant des siècles, il a paru évident que rien ne pouvait être plus différent que l'homme et la femme. Pour les empiristes, le sexe, c'était la différence cristallisée ; pour les platonisants, c'était l'Idée même de la différence.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 117


Mais n'accusons pas les seuls bourgeois sous prétexte qu'ils ont bon dos : nous sommes tous dans le même train, tous résignés à faire des patiences avec un jeu de cartes sans figures — littéralement sans honneurs. Un peu de progrès encore, et nous ne nous soucierons même plus d'avoir des cœurs rouges et des piques noirs. Des couleurs incolores ? Pourquoi pas ? Chacun d'entre nous est atteint, à un degré plus ou moins grand, du complexe de Procuste, et nous promenons sur le monde un regard qui n'en voit plus la gaieté là même où elle demeure, un regard qui ne reconnaît plus que le noirâtre, le blanchâtre et une infinité de grisés, un triste regard de daltonien ou d'animal.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 125, 126


Non content de prévoir ce qui se passerait en Russie, Léontiev généralisait ses prédictions : « Le monde entier progresse vers la même chose, vers je ne sais quel type de société européenne moyenne et vers l'avènement de je ne sais quel homme moyen. Et on continuera à progresser jusqu'à ce que tous se soient fondus en une fédération européenne unique. » Toutes les forces contemporaines, affirmait-il, « ne sont que l'instrument aveugle de la volonté mystérieuse qui, pas à pas, cherche à démocratiser, à égaliser, à mêler les éléments sociaux de toute l'Europe Romaine-germanique pour commencer, et puis, qui sait, de l'humanité tout entière ».
Le visionnaire dénonçait Procuste.
Il faisait plus que le dénoncer. Sous couleur de comparer la Russie à Byzance, il a fait une théorie de l'Histoire qui est en réalité une ontologie dialectique de la différence.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 131, 132


Échappant totalement à cette uniformisation par moitiés qu'est la ségrégation de l'humanité en gens de droite et gens de gauche, Leontiev distingue entre les époques : tant que la période de floraison n'est pas atteinte, il est pour les progressistes, qui se détournent de la vétuste simplicité du passé pour marcher à grands pas vers l'efflorescence de l'avenir : en cette saison-là, « tous les progressistes ont raison, tous les conservateurs ont tort ». Mais « après une période florissante et complexe, aussitôt que s'amorce le processus de simplification et de mixtion des contours, c'est-à-dire lorsque les diverses provinces commencent à se ressembler, que les castes s'entremêlent, que les pouvoirs publics ne sont plus inamovibles et se mettent à chanceler, que la religion est abaissée, que l'éducation devient uniforme, etc., aussitôt que le despotisme du processus formatif faiblit, alors, du point de vue du bien de l'Etat, tous les progressistes commencent à avoir tort en théorie, encore qu'ils triomphent en pratique ». Et Leontiev d'embrasser dans une antipathie égale «le farouche communard qui incendie les trésors des Tuileries et le mécréant voué à la défense du capital».

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 137


En effet, l'Europe qui s'étalait sous les yeux de Leontiev contrastait avec celle de sa bien-aimée Renaissance. « Ne serait-il pas atroce et vexant de penser que Moïse n'a gravi le Sinaï, que les Hellènes n'ont édifié leurs gracieuses Acropoles, que les Romains n'ont fait les guerres puniques, que le génial, le superbe Alexandre, coiffé d'un casque emplumé, n'a franchi le Granique et combattu à Arbelles, que les apôtres n'ont prêché, les martyrs souffert, les poètes chanté, les peintres peint, les chevaliers brillé dans les tournois, qu'à cette fin unique qu'un bourgeois français, allemand ou russe, affublé de ses habits ridicules et hideux, jouisse d'un confort « individuel » et « collectif » sur les ruines de toute grandeur passée ?… Quelle honte pour le genre humain si ce vil idéal de l'utilité commune, de la mesquinerie du travail et de l'ignominie du trantran devait triompher pour toujours ! »

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 140


La différence, qu'est-ce que c'est ?
« Caractère ou ensemble de caractères qui distingue une chose d'une autre », pose le dictionnaire.
Comme telle, la différence est le support de la connaissance. Ce n'est que par leurs différences que l'intelligence peut saisir les choses. La discrimination est sa fonction première, et le monde ne lui est accessible que dans la mesure où il est composé d'éléments distincts. Il ne saurait y avoir connaissance du chaos.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 143


Je vois bien que pour croire à la différence il faut croire à un certain absolu. Il faut croire à l'être. Un existentialiste végétant dans un monde non orienté, où tout est permis, où rien n'a ni queue ni tête, où les capitaines ont été dégradés par la mort de Dieu, où le 1er janvier est un jour comme un autre, où Sisyphe ne roule son caillou que par entêtement, dans une espèce de bonheur tout de même un peu sommaire, n'a évidemment que faire des différences. Mais aussi ce sont les existentialistes qui ont prôné le désespoir envisagé comme une manière de vivre. Or, franchement, le désespoir ne m'intéresse pas.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 156


Ici plus qu'ailleurs peut-être se pose la question des fausses différences et des fausses ressemblances. La Renaissance italienne, cette prodigieuse efflorescence de génies profondément différents les uns des autres, n'avait d'autre doctrine que l'imitation : de la nature, des Anciens, des maîtres, des rivaux. C'est en acceptant un modèle que ces artistes se diversifiaient. Au contraire, en rejetant l'idée de modèle, l'art moderne sombre souvent dans les sables mouvants des modes et des influences. Si j'imite volontairement, de toutes mes différences, j'obtiens une œuvre originale : si je me laisse porter par mes pulsions individuelles, je débouche le plus souvent dans un marécage d'individualités semblables où je m'enlise irrémissiblement.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 172


Du Roi, 1987

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Certains royalistes ne sont pas monarchistes : bien des Belges et des Anglais ne souhaitent pas que leur prince, qu’ils révèrent, accède à des responsabilités de commandement. Certains monarchistes ne sont pas royalistes : la phalange en a produit, qui suivaient Franco partout, sauf dans sa pitié royale. Certains monarchistes deviennent royalistes à leur corps défendant : il y en a à l’Action française. Certains royalistes se font monarchistes en se forçant : il y en eut dans l’entourage de Louis XVIII.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 8,9


D’ailleurs, j’aime trop la musique pour nier l’utilité du chef d’orchestre, j’aime trop le théâtre pour me passer du metteur en scène. Par là, je suis sans doute monarchiste. Cela dit, je vois bien qu’en deçà du chef d’orchestre il y a le compositeur et en deçà du metteur en scène le dramaturge. Par là, je dois être royaliste, et mon royalisme tempère mon monarchisme, car la royauté, moins présomptueuse que la monarchie, ne se conçoit que dans un ordre où elle ne tient pas le premier rang.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 11


D’autres régimes que la royauté ont essayé de réussir dans le sacré. L’exaltation de la patrie adorée comme une idole, d’un individu jouant les hommes providentiels, ou d’une idée représentée par un parti lui-même figuré par un homme, a fait quelques emprunts aux techniques hiératiques. On pourrait citer comme exemples l’adoration des reliques de Lénine, les auto-da-fé de Nuremberg ou cette inquiétante institution du Panthéon français, par laquelle plusieurs grands hommes de la République ont été transformés, à titre posthume, en squatters involontaires de l’église Sainte-Geneviève.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 17


La royauté est un système à deux pôles, mais le roi n’est pas l’un deux. A la différence des autres régimes où ce sont le peuple et l’Etat qui se font face, dans la royauté les deux pôles sont l’homme et Dieu, auxquels le roi sert, pour reprendre la terminologie de Simone Weil, de moyenne proportionnelle – pour ce qui regarde la vie politique s’entend.

  • Du roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 22


Le roi est médiateur par essence. S’il cesse d’être médiateur, il cesse d’être roi pour devenir chef de bande. Le chef d’une bande qui se trouve au pouvoir.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 22


Le mélange, point toujours réussi, de la philosophie grecque et de la révélation juive fait courir à travers notre tradition judéo-hellène une veine dualiste qui n’est pas du meilleur aloi. On nous a longtemps chuchoté que nous étions composés d’une âme sublime et d’un corps vulgaire, l’une un peu sordidement logée dans l’autre comme un fauteuil dans une housse. Cette conception vicieuse a donné lieu à une espèce d’angélisme politique qui fait préférer à certains les qualités supposées de l’intelligence ou du cœur, toutes discutables qu’elles sont, à l’incarnation indéniable sur laquelle se fonde la royauté.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 31


Car les poètes ne s’y sont pas trompés, et les grandes tragédies européennes ont presque toutes pour base le meurtre d’un roi : Hamlet, Œdipe, Macbeth, Antigone, l’Orestie… Ils ont senti, les poètes, qu’il y a dans le régicide un élément luciférien qui provoque les pestes, pourrit le Danemark, met en marche les forêts, fait lever les spectres, bref déchaîne les forces monstrueuses du chaos originel que l’ordre royal s’efforce de domestiquer.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 37


Le vrai roi est partout chez lui, comme en témoignent les plaques de cheminée aux armes royales qui ornent tant de foyers français. Ce n’est pas une question de propriété : le roi ne possède pas son pays dans la dispersion des meubles et des immeubles ; il est son pays dans l’unité de l’incarnation. La royauté ne repose pas sur l’avoir mais sur l’être.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 38


C’est que la contemplation aussi est une action lorsqu’elle s’attache à des valeurs universelles. Dans un premier temps, elle exerce son action non pas sur l’autre, mais sur nous-mêmes : nous devenons semblables à ce que nous contemplons. Dans un deuxième temps, nous devenons contagieux. C’est de ce côté-là, me semble-t-il, du « choc du retour » et de la « source de lumière » de Simone Weil qu’il faudrait chercher. Pour le moment.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 42,43


Un roi seul n’est plus roi. Sans père, il est illégitime ; sans reine, il est stérile ; sans hériter, il est déjà mort.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 53


Certains aiment à répéter cette bourde anglo-saxonne : « Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Il n’y a aucune raison de penser que le pouvoir corrompe des âmes qui ne sont point basses au départ. On voit même comment il pourrait ennoblir les plus hautes. Mais s’il ne corrompt pas, il tache. Dans le cortège du roi, il n’y a pas que les évêques, les maréchaux et les belles dames ; il y a aussi le bourreau en tablier de cuir et l’indic en manteau couleur muraille, qui se cachent au dernier rang de la photographie de groupe. Sans eux, le roi ne serait apte à gouverner que des elfes.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 60, 61


Pourtant, malgré le handicap de leur sexe, Anne de Russie, Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille, Marguerite de Bourgogne, Anne de Bretagne, Catherine de Médicis, Anne d’Autriche ont tenu un rôle politique que n’a jamais joué aucune femme d’élu. C’est qu’en effet la reine n’est pas que la femme du roi ; elle appartient de son propre chef à la trinité royale ; si le roi est Osiris et l’héritier Horus, elle est Isis.

  • Du Roi, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1987  (ISBN 2-260-00519-5), p. 62


L'interrogatoire, 1988

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Prouver de manière concluante précisément le contraire de ce qu'on était parti pour prouver n'est peut-être pas du dernier commun. Préférer le salut d'un va-nu-pieds à son avenir et à celui de sa famille suppose quelques qualités qui ne sont pas le fait d'un chacun.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 17, 18


En fait, je me sentais d'autant plus supérieur que moi aussi, d'une certaine manière, j'avais été allemand, mais que j'avais progressé jusqu'à la dignité américaine. Retenez cela : cette attitude explique une des erreurs que j'ai commises dans l'affaire Schulze.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 25


La couleur du nazisme était vraiment le noir le plus profond. Imaginez que je me sois trouvé en présence de nazis charitables, humanitaires, capables… je ne sais pas, moi, de donner une tablette de chocolat à une petite fille affamée : nous aurions été dans de beau draps ! Heureusement il n'en fut rien : les monstres étaient bien des monstres — et qu'ils pleurassent en faisant de la musique de chambre en famille n'y changeait rien : les païens aussi aiment leurs proches, note l'Écriture. Un point fixe, donc : le Mal était bien de leur côté. Mais il faut deux points pour tracer une droite, et le Bien était-il immuablement installé dans notre camp ?

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 26, 27


Rappelez-vous : je vous ai parlé d'un combat singulier entre cet homme et moi ; l'expression est adéquate : en l'absence de tout témoignage, de toute amorce de preuve, de toute aide extérieure utile, nous nous affrontions véritablement en champ clos.
Ajoutez ceci : il n'y avait que deux possibilités. Soit Schulze était innocent ; soit il était très fort, car il joignait le sang-froid du soldat à la perspicacité de l'intellectuel. Un adversaire à ma taille, quoi. Le moment était venu de procéder à une nouvelle séance d'estrapade.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 59


Dans ces conditions, comment puis-je dire que je l'aimais ?
Un seul mot se présente qui, dans une certaine mesure, rendra compte de mes sentiments. Je n'avais jamais eu de frère et, pour un instant, j'ai vu un frère en cet homme plus jeune que moi, mais aussi plus éprouvé et plus sali. On ne ressent pas de la sympathie pour un frère, on reconnaît qu'il est… comment dire ? Inévitable.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 111


— Je pense, me dit-elle enfin, que vous êtes protestant.
— Presbytérien. Pour vous : calviniste.
— C'est pour cela, dit-elle, comme si elle avait réussi à démontrer quelque chose.
— C'est pour cela que quoi ?
Elle secoua la tête, presque gaiement ; ses cheveux dansèrent.
— Il vous manque une grâce.
— Ingeborg, je ne vous savais pas bigote.
— Pour vous, ce doit être difficile de faire la guerre.
— Parce que nous croyons à la prédestination ?
— Parce que vous ne croyez pas à l'absolution. Vous n'avez aucun moyen de vous décharger des péchés que vous avez accumulés au cours de votre vie. Vous comparaîtrez devant le Juge avec un fardeau inhumain. Tout, jusqu'à la première cuillerée de confiture volée, vous sera compté.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 122


Dieu sait que j'ai consacré ma vie à la justice, donc à apurer les comptes de l'humanité, mais on sait à mon âge qu'ils ne tombent jamais juste. Même à notre époque, même en démocratie, il y a un reliquat d'horreur primitive que nous n'arrivons pas à liquider et qui pèse plus lourd à mesure qu'on vieillit. Des yeux innocents dans des orbites de vampire… c'est peut-être là le secret douloureux du monde.

  • L'interrogatoire, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1988  (ISBN 2-87706-001-2), p. 141


Le Bouclage, 1990

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Le ciel du couchant se déploya ce soir-là comme une queue de paon, comme un étang ocellé de nymphéas. Les superstitieux y virent un présage, ils ne savaient pas de quoi.

Des nuages couleur de craie, de crevette, de nacre et même bleu cru y naviguaient comme des nacelles à la fête foraine, s'y entrechoquaient silencieusement, émettaient des flocons de vapeur blanche, ou, telles des seiches, des jets d'ancre. Sur un fond qui se dégradait de saumoné en taupe, des barres rouges et noires verrouillaient l'horizon. Au zénith, traversant l'un après l'autre ces paysages divers, circulait un point incandescent.[...]
– Voilà le bon Dieu qui a jeté son mégot.
Pepito, le petit frère, dix ans, accroupi aux pieds de l'Antéchrist entre les boites à ordures, jouait avec un merle unijambiste auquel il avait confectionné une patte de rechange au moyen d'une allumette fixée par un élastique au moignon.
– Sariel, fit-il, les yeux fixés sur la comète rouge, ça me fait mal quand tu parles du bon Dieu comme ça.
Il était le seul à appeler son grand frère par son prénom.
– Toi, Pepito ,quand je t'aurais écrasé ton oiseau...

L'Antéchrist sourit dans le noir de toutes ses petites dents de loutre, anticipant sur le plaisir de faire craquer la carcasse vivante et jouissant déjà de l'angoisse qu'il créait.
  • Incipit
  • Le Bouclage, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois, L'Age d'Homme, 1990  (ISBN 2-87706-094-2), p. 11


Le Berkeley à cinq heures, 1993

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Il est cinq heures passées, largement passées, et je ne vois pas un visage connu. Un hasard ? Peut-être. Cela arrivait quelquefois. C'est tout de même angoissant. Je n'aime pas les usages qui se perdent.
Certains prétendent que celui du Berkeley à cinq heures date de l'ancien Berkeley, cossu et rembourré, où des producteurs de cinéma et des gagsters en feutres mous, accompagnés de leurs hétaïres, assuraient les revenues d'une noble famille du Périgord. Possible. A cette époque là, je n'avais pas les moyens de fréquenter le Berkeley, et d'ailleurs je n'étais pas initié au rite des cinq heures. Je n'ai jamais connu que l'actuelle brasserie de luxe au personnel extraordinairement complaisant : une fois, j'ai vu toutes les vestes noires et blanches, sans compter la dame du vestiaire, abandonner momentanément leur service pour chercher un cardigan qu'une amie d'un mien cousin avait égaré.
  • Incipit
  • Le Berkeley à cinq heures, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois, L'Age d'Homme, 1993  (ISBN 2-87706-135-3), p. 11


La Crevasse, 1996

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Les milliards d'heures passées par des millions de nos contemporains devant leur télévision ne laisseront aucune trace, sauf un châtiment : l'abêtissement. Les livres, eux, sont des bombes à retardement. Le retard à l'allumage, c'est prévu.

  • La Crevasse, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1996  (ISBN 2-87706-283-X), p. 110


On déteste toujours les livres, Douchane, quand on déteste la liberté, parce que les livres, Douchane, ce sont des lingots de liberté.
Je regardais les flics communistes arrachant les plats, déchirant les dos, s'escrimant sur les brochures, le les voyais piétiner des Oscar Wilde enluminés par Beardsley et des Elzvir et des Hégérus, et je me faisais une promesse : un jour, coûte que coûte, je fabriquerais des livres, des millions de livres, cent livres nouveaux pour chaque livre détruit aujourd'hui, selon le principe des otages : j'étoufferais l'imposture communiste sous une avalanche de livres. Dites souvent la vérité : il en restera quelque chose.

  • La Crevasse, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1996  (ISBN 2-87706-283-X), p. 112, 113


Le lendemain, conformément au plan établi en collaboration avec les services spéciaux de l'OTAN, les musulmans attaquèrent. Le pont sur la Grabovitsa ayant été détruit, les renforts de l'armée douklienne ne purent secourir Sokolnitsi qui tomba après une heure de fusillade à peine, une bonne partie des défenseurs étant morts la veille sous les balles de l'avion français.

  • La Crevasse, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1996  (ISBN 2-87706-283-X), p. 173


Ils n'étaient pas encore très bien entraînés à égorger, si bien qu'ils durent souvent s'y prendre à plusieurs fois. Lorsqu'il y eut échange de cadavres entre belligérants, le docteur Simonovitch, qui pratiqua les autopsies, releva cinq entailles sur le tranchant de la main droite de Rakhela - elle avait essayé de se protéger -, et neuf entailles sur son cou, la dernière ayant finalement tranché l'œsophage, la trachée artère et la carotide.

  • La Crevasse, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1996  (ISBN 2-87706-283-X), p. 173, 174


Alors, les potouristas ouvrirent la crypte où le pope Trifoun Trofimovitch et les siens avaient enseveli les ossements des cent cinquante-trois suppliciés chrétiens de l'autre guerre. Ils les déterrèrent, y compris les petits Lazar, Bojidar, Katarina, Douchane, Militsa, Stéfane et le nourrisson Sava. Ils les amoncelèrent, urinèrent dessus, les arrosèrent d'essence et y mirent le feu.

  • La Crevasse, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois/L'Age d'Homme, 1996  (ISBN 2-87706-283-X), p. 174


Opération Barbarie, 2001

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L'un des secrets du monde, c'est qu'on a quelquefois le devoir de faire ce qu'on n'a pas le droit de faire, le corollaire étant qu'on n'a pas le droit de faire ce qu'on a le devoir de faire. À l'homme d'action de prendre ses responsabilités. Et de subir ensuite les diatribes des irresponsables.
  • Opération Barbarie, Vladimir Volkoff, éd. Éditions des Syrtes, 2001  (ISBN 2-84545-035-4), p. 220


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