Hannah Arendt

philosophe américaine d'origine allemande

Hannah Arendt, née le 14 octobre 1906 et décédée le 4 décembre 1975, est une universitaire allemande naturalisée américaine, philosophe et professeure de théorie politique. Elle se disait elle-même plus volontiers « politologue » (« political scientist »)[2] que philosophe, en raison d'une perspective critique adoptée par elle envers la philosophie politique et l'histoire de la philosophie dans son ensemble[3].

Hannah Arendt, 1975
“Niemand hat das Recht zu gehorchen” (« Personne n'a le droit d'obéir »), Hannah Arendt (“la philosophe à la cigarette” vers 1963)[1].

  [Titre original The Human Condition (« La condition humaine »), paru directement en anglais en 1958 : University of Chicago Press éditeur. Titre en latin pour l'édition allemande : Vita activa.
Première publication en français : 1961 chez Calmann-Lévy, traduction : Georges Fradier. Réédition en 1983 avec une préface de Paul Ricœur. Première édition en poche : Presses-Pocket, collection “Agora” (1988, 1992). Réédition en poche : Le Livre de Poche, collection “biblio essais” (2020), mêmes traduction et préface, avec un avant-propos inédit de Laure Adler.]


La majeure partie de la philosophie politique depuis Platon s'interprèterait aisément comme une série d'essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d'une évasion définitive de la politique.
  • Condition de l'homme moderne, Hannah Arendt (trad. Georges Fradier), éd. Calmann-Lévy / Le Livre de Poche, 1961 / 2020  (ISBN 978-2253101321), p. 285


  [Titre original Between Past and Future : Six Exercices in Political Thought (« Entre passé et futur : six exercices de pensée politique »), paru pour la première fois en 1954. La réédition en 1961 chez Faber and Faber à New York et à Londres, est augmentée par la suite de deux essais complétés d'une importante préface en 1968.
La première publication en français est fondée sur cette dernière édition de huit essais avec préface nouvelle, et prend le titre de La Crise de la culture (en janvier 1972 chez Gallimard, dans une traduction dirigée par Patrick Lévy, puis en poche dans la collection “Idées/Gallimard”) ; deuxième réédition en poche en 1989 : collection “Folio Essais”, 384 pages au total
(ISBN 2070325032 et 978-2070325030) .]


L’Amérique n’est pas seulement une terre de colonisation en quête d’immigrants nécessaires à son peuplement, mais qui n’entreraient pas en ligne de compte dans sa structure politique. Pour l’Amérique, la devise inscrite sur chaque dollar « Novus Ordo Saeclorum » – un Nouvel Ordre du Monde - a toujours été le facteur déterminant, et les immigrants, les nouveaux venus, constituent pour le pays la garantie qu’il représente bien ce nouvel ordre.


La Liberté d'être libre : les conditions et la signification de la révolution

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  [Essai politique écrit probablement entre 1966 et 1967, manuscrit retrouvé dans le fonds Arendt de la Bibliothèque du Congrès à Washington par Jerome Kohn (directeur du Centre Hannah Arendt à New York) sous le simple titre A Lecture (« Une conférence »)[4]. Texte publié pour la première fois à titre posthume en 2017 dans la revue American New England Review (vol. 38 n°2), sous le nouveau titre The Freedom to Be Free créé par Jerome Kohn en écho à d'autres formules volontairement tautologiques trouvées chez Henry David Thoreau et chez Arendt elle-même (par exemple : « le droit d'avoir des droits » dans L'Origine du totalitarisme)[5].
Première publication en livre avec d'autres inédits d'Arendt rassemblés en 2018 par Jerome Kohn sous le titre générique Thinking Without a Banister (« Penser sans bannière ») ; titre original du chapitre : The Freedom to Be Free ; éditeur : The Literary Trust of Hannah Arendt and Jerome Kohn .
Première publication en français sous le titre de La Liberté d'être libre : les conditions et la signification de la révolution, Les Éditions Payot & Rivages, 2019 (réimpr. 2021, collection de poche Payot, pages totales : 96 p.) .
(ISBN 978-2-228-92356-9 et 2228923567) .]


De même que le résultat le plus durable de l'expansion impérialiste a été l'exportation de l'idée d'État-nation aux quatre coins de la Terre, de même la fin de l'impérialisme, sous la pression du nationalisme, a conduit à la dissémination de l'idée de révolution partout dans le monde.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019  (ISBN 978-2-228-92356-9), p. 17, 18


En conséquence, ce qui s'est réellement passé à la fin du XVIIIe siècle, c'est qu'une tentative de restauration et de récupération d'anciens droits et privilèges a abouti à son exact opposé : un processus de développement ouvrant les portes d'un avenir qui allait résister à toutes les tentatives ultérieures d'agir ou de penser dans les termes d'un mouvement circulaire ou de retour.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019, p. 33, 34


L'assimilation d'un gouvernement républicain à la liberté, et la conviction que la monarchie est un gouvernement criminel qui convient aux esclaves — qui sont devenues un lieu commun quasi dès le début des révolutions — étaient également absentes de l'esprit des révolutionnaires eux-mêmes.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019, p. 37, 38


L'une des principales conséquences de la Révolution en France fut, pour la première fois dans l'histoire, d'amener le peuple dans les rues et de le rendre visible. Dès lors, il se révéla que ce n'était pas seulement la liberté, mais la liberté d'être libre, qui avait toujours été le privilège de quelques-uns. Du même coup, la Révolution américaine est restée sans grande conséquence pour la compréhension historique des révolutions, alors que la Révolution française, qui aboutit à un échec retentissant, a déterminé et détermine encore ce que nous appelons aujourd'hui la tradition révolutionnaire.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019, p. 54, 55


La Révolution française se termina en désastre et devint un tournant de l'histoire du monde ; la Révolution américaine fut un triomphe et demeura une affaire locale, en partie parce que les conditions sociales dans le reste du monde étaient bien plus proches de celles de la France, mais aussi parce que la tradition pragmatique anglo-saxonne si vantée empêcha les générations suivantes d'Américains de réfléchir à leur révolution et de conceptualiser correctement ses leçons. Il n'est donc pas surprenant que le despotisme, ou en réalité le retour à l'ère de l'absolutisme éclairé, qui s'annonçait clairement dans le cours de la Révolution française, soit devenu la règle des révolutions suivantes — du moins de celles qui n'aboutirent pas à la restauration du statu quo ante —, au point de devenir dominant dans la théorie de la révolution.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019, p. 68


Une comparaison entre les deux premières révolutions, dont les débuts furent si semblables et l'issue si remarquablement différentes, démontre clairement, je pense, que la maîtrise de la pauvreté est un prérequis à la fondation de la liberté, mais aussi que la libération de la pauvreté ne peut être traitée de la même façon que la libération de l'oppression politique. Car si la violence jetée contre la violence conduit à la guerre, étrangère ou civile, la violence jetée contre les conditions sociales a toujours conduit à la terreur.
  • La liberté d'être libre, Hannah Arendt (trad. Françoise Bouillot), éd. Payot, 2019, p. 71


  [La première version allemande de cet essai est publiée en trois parties dans Merkur, 1968, la traduction anglaise dans The New Yorker (« Reflections », The New Yorker, ) et en introduction au recueil Illuminations de Benjamin, 1968. Repris la même année dans Men in Dark Times (« Hommes des sombres temps »[6]) d’Arendt, un recueil d’essais écrits entre 1955 et 1968 et traduit en français sous le titre Vies politiques, 1974 ; recueil réédité en 1986 en collection “Tel” (n° 112) chez Gallimard, traduit de l'anglais et de l'allemand par Éric Adda, Jacques Bontemps, Barbara Cassin, Didier Don, Albert Kohn, Patrick Lévy et Agnès Oppenheimer-Faure, 336 pages, (ISBN 978-2070708055) [7].
Cet essai est republié seul sous ce titre : Walter Benjamin, 1892-1940, en 2007 aux Éditions Allia dans une traduction d'Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy, (ISBN 978-2-84485-235-9)  ; 6e édition en poche, toujours chez Allia en 2014, 106 pages, (ISBN 2844857922 et 978-2844857927)  ; présentation en ligne sur le site de l'éditeur (avec extraits) : [2].
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Walter Benjamin vers 1928, photo d'identité retouchée et “nettoyée”, Akademie der Künste, Berlin - Archives Walter Benjamin


La gloire posthume est chose trop singulière pour être imputée à l'aveuglement du monde ou à la corruption d'un milieu littéraire. On ne peut pas dire non plus qu'elle est la récompense amère de ceux qui devançaient leur temps comme si l'histoire était une piste de course où certains concurrents passent si vite qu'ils n'ont le temps que de sortir du champ visuel du spectateur. Au contraire la gloire posthume pour un homme est habituellement précédée par la reconnaissance la plus haute de la part de ses pairs.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 8-9


Pour décrire correctement son œuvre, et le décrire lui-même comme un auteur dans le cadre de référence habituel, il faudrait recourir à bien des négations, telles que : son érudition était grande, mais il n'était pas un spécialiste ; son travail portait sur des textes et leur interprétation, mais il n'était pas un philologue ; il était très attiré non par la religion mais par la théologie et le modèle théologique d'interprétation pour lequel le texte lui-même est sacré, mais il n'était pas un théologien et ne s'intéressait pas particulièrement à la Bible ; il était un écrivain-né, mais sa plus grande ambition était de produire une œuvre consistant entièrement en citations […]; il recensa des livres et écrivit nombre d’essais sur des écrivains vivants et morts, mais il n’était pas un critique littéraire […] ; j'essaierai de montrer que sans être poète ni philosophe, il pensait poétiquement.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 11-12


Ce qui le fascinait […] était que l'esprit et sa manifestation matérielle fussent liés au point d'inviter à découvrir partout des correspondances au sens de Baudelaire, leur capacité à s'illuminer réciproquement lorsqu'on les mettait dans le rapport convenable, et à vouer à une inutilité manifeste tout commentaire explicatif ou interprétatif. L'intérêt de Benjamin allait à l'affinité qu'il pouvait percevoir entre une scène dans la rue, une spéculation en bourse, un poème, une pensée ; au fil caché qui les reliait et permettait à l'historien ou au philologue de reconnaître qu'il fallait les rattacher à la même période. […] Fortement influencé par le Surréalisme, Benjamin tentait "de saisir la figure de l'histoire en fixant les aspects les plus inapparents de l'existence, ses déchets pour ainsi dire".
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 29


Ce qui fascina profondément Benjamin depuis le début ne fut jamais une idée, ce fut toujours un phénomène.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 30


 
Paul Klee, Angelus novus, 1920,
Dans cet ange, que Benjamin voyait dans l'Angelus Novus de Klee, le flâneur vit son ultime transfiguration. Car, de même que le flâneur, par ce geste que constitue sa flânerie sans but, tourne le dos à la foule lors même qu'il est poussé et entraîné par elle, de même l’"ange de l'histoire" qui considère seulement le champ de décombres du passé, est projeté dans l'avenir par le souffle derrière lui de la tempête du progrès. Qu'à un tel regard ait pu se présenter un processus univoque, dialectiquement intelligible et rationnellement explicable, il ne peut en être question.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 32


De Benjamin aussi l'on pourrait dire ce que lui-même a dit de Kafka avec une si unique justesse : "Les circonstances de cet échec sont diverses. On serait tenté de dire : dès lors qu'il était certain de l'insuccès final, tout marchait pour lui chemin faisant comme en rêve". Il n'avait pas besoin de lire Kafka pour penser comme Kafka.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le bossu, p. 42


A Paris, un étranger se sent chez lui parce qu'on peut habiter cette ville comme on habite ailleurs ses quatre murs. Et de même qu'on n'habite pas, qu'on ne transforme pas en son logis, un appartement du seul fait qu'on s'en sert – pour dormir, manger, travailler –, mais parce qu'on y séjourne, de même on habite une ville lorsqu'on se plaît à y flâner sans but ni dessein, les innombrables cafés qui flanquent les rues, et devant lesquels s'écoule la vie de la ville, le flot des passants, renforçant ce sentiment d'être chez soi.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Les sombres temps, p. 50


Par cinq brasses sous les eaux,
Ton père englouti sommeille :
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de corruptible,
Dont la mer ne vienne à faire
Quelque trésor insolite…

— Shakespeare, La Tempête[8]

Pour autant que le passé est transmis comme tradition, il fait autorité. Pour autant que l’autorité se présente historiquement, elle devient tradition. Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte de l'autorité survenues à son époque étaient irréparables, et il concluait qu'il lui fallait découvrir un style nouveau de rapport au passé. En cela, il devint maître le jour où il découvrit qu'à la transmissibilité du passé, s'était substituée sa "citabilité", à son autorité cette force inquiétante de s'installer par bribes dans le présent et de l'arracher à cette "fausse paix" qu'il devait à une complaisance béate. "Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions".
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure et Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 86-87


Le collectionneur a des motifs variés que lui-même ne comprend pas toujours. Collectionner, Benjamin fut sans doute le premier à le souligner, est la passion des enfants, pour lesquels les choses n'ont pas encore le caractère de marchandises, et c'est aussi le "hobby" des gens riches qui ont suffisamment pour pouvoir se passer de l'utile et par conséquent se permettre de "faire 'leur' affaire" de la transfiguration des choses.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 93


Rien ne le caractérisait mieux dans les années trente que le petit carnet à reliure noire qu'il portait toujours sur lui et où il inscrivait sous forme de citations ce que sa vie et ses lectures quotidiennes lui apportaient en fait de "perles" et de "coraux", pour les exhiber et les lire à l'occasion par la suite comme les pièces d'une collection précieuse.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 100


Lorsqu'il préparait son travail sur la tragédie allemande, il se faisait gloire d'une collection "d'environ 600 citations ordonnées de la manière la plus claire". […] Le principal du travail consistait à arracher des fragments à leur contexte et à leur imposer un nouvel ordre, et cela, de telle sorte qu'ils puissent s'illuminer mutuellement et justifier pour ainsi dire librement leur existence. Il s'agissait exactement d'une sorte de montage surréaliste. Son idéal – produire un travail constitué exclusivement de citations et par conséquent agencé avec une maîtrise telle qu'il pût se dispenser de tout texte d'accompagnement – peut faire l'effet d'une plaisanterie autodestructrice, mais il l'était tout aussi peu que les tentatives surréalistes contemporaines, qui étaient nées de tendances analogues.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 104


Chez Benjamin, citer est nommer, et c'est ce "nommer" plutôt qu'un "parler", le nom et non la phrase, qui portent au jour la vérité. La vérité, pour Benjamin, […] doit être considérée comme un phénomène exclusivement acoustique.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 106-107


Que les premiers intérêts philosophiques de Benjamin se soient orientés exclusivement sur la philosophie du langage et que la nomination, par la citation, lui soit finalement devenue l'unique manière possible, adéquate, d'entretenir un rapport avec le passé sans l'aide de la tradition, cela ne va pas sans de bonnes raisons. Toute époque pour laquelle son propre passé est devenu problématique à un degré tel que le nôtre, doit se heurter finalement au phénomène de la langue; car dans la langue ce qui est passé a son assise indéracinable, et c'est sur la langue que viennent échouer toutes les tentatives de se débarrasser définitivement du passé. […] Tous les problèmes sont en dernière instance des problèmes linguistiques […]. Mais Benjamin, qui ne connaissait pas encore Wittgenstein ni, à plus forte raison, ses prédécesseurs et successeurs, s'y entendait justement très bien en ces choses, parce que pour lui le problème de la vérité se posait depuis le commencement comme celui d'une "révélation", qui "doit être perçue, c'est-à-dire réside dans la sphère métaphysiquement acoustique".
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 107-108


Avec Benjamin nous avons affaire à quelque chose qui est en fait, sinon unique en son genre, du moins extrêmement rare - au don, de penser poétiquement. Ce penser, nourri de l'aujourd'hui, travaille avec les "éclats de pensée" qu'il peut arracher au passé et rassembler autour de soi. Comme le pêcheur de perles qui va au fond de la mer, non pour l'excaver et l'amener à la lumière du jour, mais pour arracher dans la profondeur le riche et l'étrange, perles et coraux, et les porter, comme fragments, à la surface du jour, il plonge dans les profondeurs du passé, mais non pour le ranimer tel qu'il fut et contribuer au renouvellement d'époques mortes. Ce qui guide ce penser est la conviction que s'il est bien vrai que le vivant succombe aux ravages du temps, le processus de décomposition est simultanément processus de cristallisation.
  • Walter Benjamin, 1892-1940, Hannah Arendt (trad. Agnès Oppenheimer-Faure & Patrick Lévy), éd. Allia, 2007  (ISBN 978-2-84485-235-9), chap. Le pêcheur de perles, p. 110-111


Responsabilité et jugement

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  [Publication posthume en 2003. Première publication en français sous ce titre dans une traduction de Jean-Luc Fidel aux Éditions Payot et Rivages, collection “Essais”, en 2005, 320 pages (ISBN 978-2-228-90004-1)  (présentation en ligne sur le site de l'éditeur : [3]). Publication en poche : “Petite Bibliothèque Payot”, en 2009, 368 pages (ISBN 978-2-228-90406-3)  (sur le site de l'éditeur : [4]).]


Le vent de la pensée peut empêcher des catastrophes.
  • Responsabilité et jugement, Hannah Arendt (trad. Jean-Luc Fidel), éd. Payot, 2005, p. IV : phrase mise en exergue de la 4e de couverture[9]


La philosophie est une affaire solitaire.
  • Responsabilité et jugement, Hannah Arendt (trad. Jean-Luc Fidel), éd. Payot, 2005, p. 40


La « reconnaissance » ne peut nous reconnaître que « comme » ceci et cela, c’est à dire comme quelque chose que fondamentalement nous ne sommes pas.
  • Responsabilité et jugement, Hannah Arendt (trad. Jean-Luc Fidel), éd. Payot, 2005, p. 45


Citations rapportées

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Depuis quelques temps, un grand nombre de recherches scientifiques s'efforcent de rendre la vie « artificielle » elle aussi, et de couper le lien qui maintient encore l'homme parmi les enfants de la nature. C'est le même désir d'échapper à l'emprisonnement terrestre qui se manifeste dans les essais de création en éprouvette, dans le vœu de combiner « au microscope le plasma germinal provenant de personnes aux qualités garanties, afin de produire des êtres supérieurs » et de « modifier leurs tailles, formes et fonction » ; et je soupçonne que l'envie d'échapper à la condition humaine expliquerait aussi l'espoir de prolonger la durée de l'existence fort au-delà de cent ans, limite jusqu'ici admise. Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée en cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu'il veut pour ainsi dire « échanger contre un ouvrage de ses propres mains ».
  • Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, 1958.
  • Nos Limites, Gaultier Bès (trad. Gaultier Bès, Marianne Durano, Axel Nørgaard Rokvam), éd. Le Centurion, 2014  (ISBN 979-10-9280112-5), p. 95


Nos jeunes gens reprochent à leurs parents une conduite déshonorante et injustifiable : ils estiment que seuls les criminels ou les putes ont pu survivre dans les camps.


Il y a des pensées qui sont plus fortes que l'individu chez qui on les rencontre et qui les porte.
  • Michael Degen dans le rôle de Kurt Blumenfeld, Hannah Arendt (2013), écrit par Margarethe von Trotta


Comme on lui en avait donné l'ordre, Eichmann était simplement incapable de penser.
  • Michael Degen dans le rôle de Kurt Blumenfeld, Hannah Arendt (2013), écrit par Margarethe von Trotta


Pour un juif, cette participation des chefs juifs à la destruction de leur propre peuple est sans aucun doute le plus sombre chapitre de toute cette funeste histoire.


Je n'ai jamais aimé un peuple. Pourquoi devrais-je aimer les juifs ? Je n'aime que mes amis, c'est tout ! C'est le seul et unique amour dont je suis capable.


Le mal peut être à la fois banal et extrême. Seul le bien est radical.


Contrairement à l'égocentrisme, le mal consiste à considérer la personne humaine comme inutile, voire superflue.


 
Signature

Notes et références

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  1. Portrait d'Hannah Arendt, d'après une photo célèbre de Käthe Fürst (alias Käthe Lübeck puis Käthe Popall de ses noms d'épouse successifs, militante communiste, féministe et écologiste allemande rescapée des camps de la mort, 1907-1984), photo prise à Ramat Ha Sharon en Israël vers 1963. Cette photo est souvent appelée : “la philosophe à la cigarette” ; l'image peinte est ici accompagnée du fameux slogan paradoxal arendtien : « Personne n'a le droit d'obéir ». Il s'agit d'une peinture murale dans la cour de sa maison natale au 2 Lindener Marktplatz , à l'angle de la Falkenstraße, dans le quartier de Linden-Mitte à Hanovre. Œuvre de commande réalisée en août 2014 par l’artiste graffeur hanovrien Patrik Wolters (alias BeneR1) en collaboration avec Kevin Lasner (alias Koarts).
  2. Hannah Arendt, Essays in Understanding 1930-1954, New York, Harcourt, Brace & Co, 1994, p. 428.
  3. Hannah Arendt (trad. Georges Fradier), Condition de l'homme moderne [« The Human Condition »], Paris, Calmann-Lévy, 1961 (réimpr. Éd. poche : Le Livre de Poche, collection : biblio essais, avant-propos inédit de Laure Adler, 2020, pages totales : 528 p.) (1re éd. 1958, Londres et Chicago, University of Chicago Press) (ISBN 225310132X et 978-2253101321), p. 285 .
  4. « "La liberté d’être libre" : un inédit d’Hannah Arendt », sur France Culture, radiofrance.fr, (consulté le 6 juin 2024).
  5. Note éditoriale de la version française en page 3, lire en ligne : [1].
  6. « Vies politiques d’Hannah Arendt : Hommes des sombres temps », Le Monde.fr, 1974-11-29 [texte intégral (page consultée le 2024-06-07)] 
  7. « Vies politiques - Tel - GALLIMARD - Site Gallimard », sur gallimard.fr (consulté le 7 juin 2024)
  8. Cette image du « pêcheur de perles » utilisée par Arendt pour le titre de cette troisième partie est inspirée de ces quelques vers de Shakespeare placés en exergue (extraits de La Tempête, Œuvres complètes (trad. Pierre Leyris), t. XII, , p. 57). La même image sera reprise par Alain Finkielkraut (en révérence à Hannah Arendt et Walter Benjamin) pour le titre de son essai sur l'art du choix des citations inspirantes commentées, publié chez Gallimard en 2024. Voir ici même : Citation#Alain Finkielkraut, Pêcheur de perles (2024).
  9. Hannah Arendt, « Responsabilité et jugement », sur payot-rivages.fr, (consulté le 7 juin 2024).

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